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La retraite, une rencontre avec soi-même

par Sid Lakhdar Boumediene

La retraite est effectivement le moment tant attendu d'une vie pour la connaissance de soi-même. Enfin seul, plus de bruit, juste le silence et moi. Jamais je n'avais ressenti un moment pareil de sérénité et de confiance qui donnent une force de l'esprit rêvée et peu atteinte durant un long parcours de vie.

Jamais jusqu'à ce moment je n'avais eu l'opportunité de me parler, de me raconter et de faire le point avec moi-même. On naît avec le bruit dont on dit qu'il est le bonheur de vous voir arriver. Immédiatement on vous fait comprendre que vous êtes un être grégaire, que tout ce que vous serez est le fruit de cette naissance et qu'elle sera votre identité à laquelle vous ne pourrez vous en libérer.

Sans que vous ayez la capacité d'objecter, on vous dit quel sera votre nom, votre filiation, votre confession religieuse et la voie promise pour vous. Et c'est parti pour un long chemin balisé. Arrive le moment de l'éducation que rejoindra celui de l'instruction. On vous dira ce que seront vos mots, votre grammaire, votre connaissance du monde et le mécanisme de votre pensée.

L'effort sera dur et acharné pour quelques ouvertures de liberté. Vous vous essayez à une personnalité et des choix libres d'adolescents mais on vous rappelle à votre condition de mineur et aux lois qui vous restreignent dans vos choix.

Ce fut également la tentative de libération par le sport, les débats politiques, les choix musicaux et littéraires, les disputes et les sensations naturelles qui vous donneront cette impression que vous avez enfin réussi d'être vous-même, un adulte libre. Mais j'aurais eu un coup de massue si à ce moment précis on m'avait informé que j'étais encore très loin de conquérir ma liberté humaine individuelle, pleine et entière.

Une bataille continue et harassante dans laquelle vous essayez de vous extraire des limites qu'on a construites autour de vous. Alors vous vous battez pour trouver le moment de lire, d'écrire des articles en réflexion et de parvenir à faire le lien avec ce que vous avez appris votre instruction car jusque-là elle ne vous a servi qu'à subir des obligations.

La lecture me plongeait dans de rares moments pour m'évader dans un autre monde, fictif dans son histoire mais tellement humain dans ce qu'il m'apporte dans la liberté d'être soi-même dans un tumulte qui vous accompagne sans relâche. C'était le moment de la pause, comme celui de la cigarette de l'ouvrier qui la savoure car il sait que cet instant de liberté avec lui-même sera court et qu'il devra rejoindre le monde bruyant et carcéral.

Vous n'avez même pas le temps de voir le temps passer qu'on vous dit que le départ naturel du cocon familial est arrivé. On vous donne la clé de votre adaptation au monde professionnel et de votre subsistance par les études supérieures et on vous dit que c'est enfin l'achèvement de votre identité, celle qu'on a forgée pour vous, durant tant d'années.

Enfin un peu de silence et de solitude avec soi-même ? Non, c'est l'amour qui prend immédiatement le relais et qui vous tombe dessus mais celui-là, contrairement aux amourettes à Oran que je croyais être foudroyantes, est d'une nature plus profonde car ce sera la première fois où vous serez lié par une fusion avec une autre personne. Ce n'est plus la société qui vous l'impose mais la belle nature humaine. Mais elle a ses règles et vous oblige à les suivre dans un fracas sonore. Ils avaient raison, le chemin était promis à être long et balisé.

L'amour se gagne au prix d'une responsabilité lourde qu'il faut assumer avec la venue des enfants. Vous aviez depuis un moment presque oublié ce qu'est le vacarme qu'apparaît un autre, celui de la responsabilité envers les enfants que vous aimez, soit des nuits d'insomnie, des heures quotidiennes d'éducation, des heures entières de devoirs et de tendresse chronophages.

Et durant de longues années vous subissez l'obligation professionnelle pour assurer la subsistance et la charge heureuse de votre responsabilité partagée avec une femme qui paye, elle aussi, le même prix du labeur.

Quarante-huit ans de travail avec l'obligation d'un horaire journalier contraint. Durée pendant laquelle on vous a emprisonné dans d'autres soumissions, celui de la hiérarchie pesante, celui des programmes imposés et celui des élèves puis étudiants qu'on a choisis pour vous. Pendant quarante-huit ans vous vous battez pour dire au monde que vous existez par vous-même et que vous pourriez vivre votre vie sans qu'on vous en impose le fond et le tempo.

Que le lecteur ne se méprenne pas, cette réflexion est celle du combat pour la liberté individuelle. Il n'exclut en rien l'immense reconnaissance à ma famille, à ma ville et à l'école oranaise. Ils m'ont donné l'éducation, l'essentiel pour vivre et l'amour. Juste une réflexion philosophique sur ce combat pour se retrouver seul avec soi-même et enfin discuter avec lui le sens de ma quête de liberté dans mon identité propre.

Les collègues m'offrent un pot, des discours et des cadeaux et je me retrouve enfin libéré avec moi-même et le silence. Depuis deux ans, je sais enfin qui je suis comme le dit la célèbre chanson de Jean Gabin. Et je reprends également les mots de l'inoubliable chanson de Simon et Garfunkel que j'écoutais en boucle à Oran, The sound of silence, Hello darkness, my old friend I've come to talk with you again.

J'apprendrais enfin, dans la sérénité du silence, ce que je suis et ce que je pense. Tous les matins j'en discute avec moi-même au Parc de Sceaux, entouré d'arbres centenaires et d'oiseaux qui accompagnent ma pensée.

Dans cette sérénité du silence de soi, j'attends paisiblement un autre silence, un chemin encore plus long car éternel. Mais ce sera avec moi-même, sans bruit ni injonctions et nous continuerons à nous connaître.