Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Ukraine, Moyen-Orient, Crise de la gouvernance mondiale : Les douleurs d'enfantement d'un nouveau monde

par Medjdoub Hamed*

Un paradoxe fondamental que nous proposons de tirer dans la marche de l'Histoire, aujourd'hui. Une logique profonde qui se déroule à travers les acteurs, sans qu'ils en aient conscience, transformant leurs ambitions, leurs erreurs et leurs violences en étapes d'un processus qui les dépasse. Les dirigeants croient conduire l'Histoire ; en réalité, ils en sont les instruments.

C'est cette logique qui ressort dans la période historique que nous vivons aujourd'hui, depuis la guerre en Afghanistan à la guerre en Ukraine, du Printemps arabe à l'embrasement du Moyen-Orient ; montrer que ces événements ne sont pas des crises séparées, mais deux phases d'un même temps de l'histoire en cours de transition.

Première Partie

Du Vietnam à Kaboul, le long déclin de la puissance américaine

Pour comprendre pourquoi la Russie a envahi l'Ukraine le 24 février 2022, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, non pas à la chute de l'URSS en 1991, mais à une constante historique plus profonde ; l'incapacité répétée des puissances occupantes à soumettre durablement des peuples qui résistent sur leur propre territoire. Le Vietnam d'abord, contre la France coloniale, puis contre la puissance américaine dans les années 1960 et 1970. Malgré un décalage technologique et militaire abyssal, les forces vietnamiennes ont épuisé l'occupant par leur combativité, leur patience et leur ancrage dans un territoire qu'elles connaissaient intimement. La leçon n'a pas été retenue. L'Irak, envahi en 2003 sur la base de preuves fabriquées d'armes de destruction massive, est devenu un autre bourbier. La « mission accomplie » proclamée par George W. Bush en mai 2003 s'est transformée en une guerre asymétrique de huit années, se terminant en 2011 sans gain politique ou stratégique réel, laissant le pays fragmenté et l'Iran considérablement renforcé dans la région.

Mais c'est l'Afghanistan qui constitue l'épisode le plus révélateur, le plus directement lié à la décision russe d'envahir l'Ukraine.

L'OTAN en «mort cérébrale», le diagnostic de Macron

Dès novembre 2019, soit près de deux ans avant la débâcle de Kaboul, le président français Emmanuel Macron formulait un diagnostic sévère dans un entretien accordé à l'hebdomadaire britannique The Economist. Il jugeait l'OTAN en état de « mort cérébrale », déplorant le manque de coordination entre les États-Unis et leurs alliés européens, et le comportement unilatéral de Washington, illustré par le retrait des forces américaines de Syrie sans aucune concertation, laissant le champ libre à une offensive turque contre les forces kurdes. Ce diagnostic précédait la débâcle afghane. Il pointait une vérité structurelle ; le pilier américain de l'Alliance atlantique s'était fragilisé sous l'effet de l'unilatéralisme trumpien et de la fatigue des guerres sans fin. L'Europe, qui n'avait pas développé sa propre autonomie stratégique, se retrouvait exposée. Ce que révélait aussi la débâcle afghane, c'était l'échec du « nation building », la reconstruction d'États défaillants par la force extérieure. Vingt années de présence américaine et otanienne en Afghanistan, des centaines de milliards de dollars investis, une armée afghane formée et équipée, et en quelques jours de l'été 2021, tout s'était effondré comme un château de cartes. Le mantra otanien « in together, out together » avaitvécu.

Kaboul, août 2021

Le signal que Moscou attendait

L'été 2021 a été un moment d'une importance géopolitique considérable, largement sous-estimé en Occident. Les images de l'aéroport de Kaboul, la foule en panique, les Afghans s'accrochant aux avions américains, le chaos indescriptible du retrait précipité, ont été regardées en temps réel par tous les états-majors du monde.

'attentat-suicide à l'aéroport de Kaboul, qui a coûté la vie à treize soldats américains dans les dernières heures du retrait, n'était pas simplement un acte terroriste. C'était un message ; les États-Unis quittaient l'Afghanistan défaits, et ceux qui avaient combattu contre eux leur signifiaient qu'ils ne devaient pas revenir. Pour Moscou, ce spectacle confirmait une analyse que le pouvoir russe développait depuis des années ; la puissance américaine avait atteint ses limites.

L'armée la plus puissante du monde, dotée des technologies les plus avancées, s'était heurtée à la résistance d'un peuple sur son propre territoire et avait perdu. Exactement comme au Vietnam. Exactement comme l'URSS l'avait elle-même vécu en Afghanistan dans les années 1980.

Six mois après la chute de Kaboul, le 24 février 2022, la Russie envahissait l'Ukraine. La chronologie n'est pas une coïncidence, c'est une causalité.

La décision russe: une invasion mûrement calculée

L'invasion de l'Ukraine n'a pas été une impulsion. Elle a été le résultat d'un calcul stratégique de longue date, nourri par plusieurs facteurs convergents. Le premier facteur est la question de l'expansion de l'OTAN. En décembre 2021, la Russie avait adressé des demandes écrites et précises à l'Alliance atlantique et aux États-Unis : gel de l'expansion vers l'Est, retrait des infrastructures militaires des pays d'Europe orientale.

Ces demandes ont été rejetées sans véritable négociation. Pour Moscou, le Sommet de Bucarest de 2008 où l'Ukraine et la Géorgie s'étaient vu promettre une future adhésion à l'OTAN avait constitué le vrai point de départ de la rupture. La promesse d'intégration de l'Ukraine n'a pas dissuadé la Russie ; elle l'a provoquée.

Le deuxième facteur est la leçon tirée des guerres américaines. L'état-major russe avait étudié en détail tous les cas de figure de guerre possibles. Il avait intégré les échecs américains comme des preuves que la résistance des peuples finissait toujours par l'emporter sur la puissance de feu de l'occupant. Il pensait que l'Occident, épuisé par deux décennies de guerres infructueuses, n'aurait ni la volonté ni la capacité de soutenir durablement l'Ukraine.

Ce calcul s'est révélé partiellement erroné. La résistance ukrainienne a surpris Moscou, qui anticipait une chute de Kiev en 72 heures. Le soutien occidental a été massif et durable. La guerre, pensée courte et décisive, est devenue longue et épuisante.

C'est ici que le sens de l'Histoire entre en jeu ; la Russie croyait lire l'Histoire correctement, et en partie, elle avait raison ; mais elle aussi était un instrument de l'Histoire, sans en contrôler l'issue finale.

L'impasse

Quand tous les belligérants sont piégés

Quatre années après l'invasion, la guerre en Ukraine présente tous les caractères d'une impasse douloureuse pour l'ensemble des acteurs. La Russie avance localité par localité dans les oblasts de Donetsk et Lougansk, au prix de pertes humaines considérables et d'un coût économique croissant. Les sanctions occidentales, vingt trains de sanctions successifs, ont affecté l'économie russe, même si celle-ci a montré une résilience supérieure aux prévisions occidentales. Moscou tient, mais à quel prix ?

L'Ukraine résiste avec une détermination admirable, mais au prix d'un épuisement humain et matériel considérable. Son armée dépend entièrement du soutien occidental en armements, en renseignement et en financement ; sans ce soutien, elle ne peut ni avancer ni tenir. L'Europe, prise en étau entre son soutien à Kiev et les conséquences économiques des sanctions sur ses propres économies, cherche une sortie sans en avoir les moyens politiques. Les contacts téléphoniques de Macron avec Poutine, les déclarations de l'ex-chancelier Scholtz, tout cela traduit une inquiétude profonde. Le risque d'extension du conflit à un pays membre de l'OTAN reste une réalité, avec la menace nucléaire en arrière-plan constant.

Quant aux États-Unis sous Donald Trump, ils multiplient les « négociations-spectacles », annonces fracassantes, rencontres médiatisées, déclarations d'optimisme, sans résultat. Trump croit mener l'Histoire; en réalité, il improvise face à une marche de l'Histoire qu'il ne comprend pas.

Le nœud gordien est clairement identifiable: la Russie a annexé constitutionnellement quatre oblasts ukrainiens. Elle ne peut reculer sur ce point sans que cela soit vécu comme une défaite existentielle. L'Ukraine ne peut accepter ces annexions sans trahir son intégrité nationale. Un « gel » du conflit serait pour Moscou une défaite déguisée et inacceptable. Pour Kiev, en revanche, ce serait plutôt une « sortie de secours », une capitulation différée, certes, mais qui permettrait de gagner du temps et de retarder l'échéance.

C'est précisément ce que recherche Kiev, non pas la victoire, désormais hors de portée à court terme, mais la survie politique sous perfusion occidentale. Aucune solution rationnelle construite par les acteurs eux-mêmes n'est donc possible. C'est exactement la condition par laquelle l'Histoire prend le relais.

Deuxième Partie.

Le Printemps arabe de 2011, précédent et modèle

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient, il faut revenir à 2011, et à un parallèle troublant avec la situation actuelle. En 2011, la guerre en Irak vient de se terminer, sans victoire, sans gain politique pour les États-Unis, après une décennie de destruction. Les États-Unis cherchent à « rebattre les cartes » de l'équilibre régional. Et soudain éclate le Printemps arabe, cette vague révolutionnaire qui emporte Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, Kadhafi en Libye, avant de déstabiliser la Syrie et le Yémen.

La question qui se pose est celle de la causalité réelle. Les causes profondes du Printemps arabe ; chômage des jeunes, corruption endémique, humiliation sociale, blocage politique ; ces causes étaient bien réelles et préexistaient à toute intervention extérieure. Mais qui a décidé de laisser ces révolutions se dérouler sans intervenir pour sauver les régimes en place ? Qui a, dans certains cas, donné des instructions aux armées de ne pas tirer sur les manifestants ?

La stratégie américaine n'est pas de planifier les révolutions dans leurs détails, c'est d'orienter les transitions, de choisir quoi laisser brûler et quoi éteindre, de transformer le chaos en opportunité stratégique. Les États-Unis ne créent pas le feu ; ils décident de qui aura le droit d'utiliser les extincteurs. Dans le cas du Printemps arabe, l'armée tunisienne, selon des analyses, reçut comme instruction de ne pas intervenir contre les manifestants ; sans l'appui de l'armée, Zine el-Abidine Ben Ali, président de la Tunisie depuis 1987, s'est trouvé contraint à quitter Carthage le 14 janvier 2011 à destination de l'Arabie saoudite après quasiment un mois d'émeutes. Cette logique n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été à l'œuvre en 1979, lors de la révolution iranienne. Le Shah d'Iran, devenu gênant notamment par ses ambitions nucléaires, des projets de centrales avec la France et d'autres pays occidentaux, était perçu comme un acteur de moins en moins contrôlable. L'armée iranienne reçut, selon certaines analyses, l'instruction de ne pas intervenir contre les manifestants. Un régime plus contrôlable devait lui succéder. Sauf que ce calcul s'est retourné spectaculairement contre ses auteurs ; Khomeini et la République islamique ont fait de l'anti-américanisme le fondement de leur politique étrangère.

C'est là l'une des leçons centrales de l'Histoire : les acteurs qui croient manipuler les événements finissent souvent par être manipulés par eux. Ils provoquent des troubles sans en maîtriser les conséquences. Et l'Histoire, indifférente à leurs intentions, poursuit son cours propre.

Le brasier irano-arabo-israélo-américain, en aval de la guerre en Ukraine dans la deuxième phase

Nous vivons aujourd'hui un moment structurellement analogue à 2011, mais d'une intensité et d'une portée géopolitique supérieures. La guerre en Ukraine dure depuis quatre ans, bloquée, sans issue visible. Et voici que le Moyen-Orient s'embrase. Ce n'est pas un Printemps arabe. C'est un Hiver irano-arabo-israélo-américain : une conflagration régionale impliquant simultanément Gaza et le peuple palestinien, Israël, le Liban et le Hezbollah, l'Iran, les Houthis du Yémen, les monarchies du Golfe, et les États-Unis comme acteur central et déstabilisateur.

Qui en est le déclencheur principal ? La réponse pointe vers Trump et son équipe, non pas comme planificateurs d'un chaos délibéré, mais comme producteurs involontaires d'un environnement où l'explosion était inévitable.

Trump, Kushner et la liquidation de la question palestinienne

Le premier mandat de Trump avait déjà posé les fondations de l'embrasement actuel.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël, la légitimation des colonies en Cisjordanie, la liquidation de toute perspective d'État palestinien viable ; autant de décisions qui ont radicalisé les opinions arabes et musulmanes et déstabilisé les régimes modérés qui ne pouvaient plus rien promettre à leurs populations.

Le «Deal du siècle» de Jared Kushner, présenté en janvier 2020, illustrait parfaitement cette logique. Ce plan proposait un pseudo-État palestinien sans Jérusalem-Est, sans contrôle de ses frontières, sans retour des réfugiés, en échange de cinquante milliards de dollars d'investissements. C'était traiter une question d'identité nationale, de souveraineté et de dignité comme un problème comptable ; le plan fut rejeté immédiatement par l'Autorité palestinienne, qui n'avait même pas été consultée.

Puis vint la déclaration de Kushner en 2025 sur Gaza, qualifiant le territoire dévasté de « terrain au bord de la mer absolument magnifique » qu'il faudrait « nettoyer » pour en faire une zone touristique et économique de premier plan, sur le modèle de Dubaï ou Singapour.     Les populations palestiniennes devaient être déplacées vers le Sinaï ou ailleurs. Gaza deviendrait une riviera.

Cette déclaration n'est pas une boutade ; elle révèle une vision du monde dans laquelle les peuples sont des variables d'ajustement dans des calculs immobiliers et financiers.

Elle a scandalisé l'Égypte, la Jordanie, et l'ensemble du monde arabe. Elle a confirmé que pour l'équipe Trump, la question palestinienne avait été définitivement rayée de l'agenda.

Le 7 octobre 2023 a été la «réponse de l'Histoire » à cette politique. Le Hamas avait planifié son attaque sur plusieurs années ; mais les conditions politiques qui ont rendu cette attaque inévitable ont été créées, pour une large part, par la politique américaine.

Les conséquences géopolitiques. Qui gagne ? Qui perd ?

La deuxième phase de l'Histoire est en cours de déploiement, et ses conséquences sont déjà lisibles.

Les États-Unis se retrouvent « piégés dans une guerre qu'ils ont contribué à allumer ». Leur soutien inconditionnel à Israël les a isolés diplomatiquement dans une large partie du monde. Le détroit d'Ormuz, artère vitale du commerce mondial du pétrole, est sous pression. Les prix pétroliers font le yoyo, avec des sommets qui affectent les économies mondiales. Trump multiplie les annonces fracassantes, pour donner l'illusion qu'il maîtrise la situation, alors qu'il ne maîtrise rien.

Israël, qui croyait résoudre définitivement la question palestinienne par la force militaire, s'est retrouvé entraîné dans une guerre d'une ampleur et d'une durée qu'il n'avait pas prévues. L'incapacité à détruire le Hamas politiquement, malgré une puissance de feu considérable, confirme la constante historique ; un peuple sur son territoire, animé par un sentiment d'injustice profond, ne se soumet pas par la force. La Russie, en revanche, tire des bénéfices significatifs de cette deuxième phase. La hausse des prix pétroliers renforce ses revenus. L'attention américaine et européenne, divisée entre l'Ukraine et le Moyen-Orient, réduit la pression sur Moscou. Les sanctions occidentales commencent à montrer leurs limites. Et surtout, le discrédit international croissant des États-Unis et d'Israël renforce la position russe dans les instances multilatérales et auprès des pays du Sud global.

Troisième Partie

Trump, instrument de l'Histoire

Donald Trump est l'incarnation parfaite de ce que l'Histoire produit à ses moments charnières; un acteur qui croit conduire le monde, alors qu'il en est l'instrument involontaire. Trump se voit comme le grand négociateur qui va mettre fin à la guerre en Ukraine; lui qui a dit pendant sa campagne qu'il la résoudrait en vingt-quatre heures. Mais ses «négociations-spectacles» ne produisent rien, sinon l'illusion d'une activité diplomatique intense. Poutine, lui, joue le jeu ; il accepte de négocier, gagne du temps, et n'a rien à perdre dans ce théâtre. Au Moyen-Orient, Trump croit avoir offert à Israël une carte blanche stratégique qui va consolider la puissance américaine dans la région. En réalité, il a créé les conditions d'un embrasement qui va affaiblir durablement cette puissance. C'est là le paradoxe central de l'Histoire ; les dirigeants qui croient être «au-dessus» des autres, qui croient tout maîtriser par leur seule volonté, sont précisément ceux que l'Histoire utilise le plus facilement. Leur certitude les aveugle ; leur imprévisibilité produit les conditions du chaos ; et le chaos, lui, travaille pour l'Histoire.

Comment, dans la deuxième phase, une guerre débloque celle qui précède

La question centrale est : « Comment l'embrasement du Moyen-Orient peut-il contribuer à résoudre la guerre en Ukraine ? » La réponse passe par plusieurs mécanismes convergents. Le premier est l'épuisement des ressources américaines. Les États-Unis ne peuvent pas gérer simultanément deux crises majeures, l'Ukraine et le Moyen-Orient, à leur niveau d'engagement actuel, notamment dans un contexte de contraintes budgétaires et de fatigue stratégique. L'un des deux théâtres devra être désengagé ou gelé. La logique trumpienne, qui a toujours regardé l'Ukraine avec moins d'intérêt stratégique que le Moyen-Orient, suggère que c'est l'Ukraine qui sera sacrifiée en priorité. Le deuxième mécanisme est la recomposition des alliances régionales. L'embrasement du Moyen-Orient force des acteurs jusqu'ici distants à prendre position ; ces acteurs sont les monarchies du Golfe, la Turquie, l'Iran, la Chine. Ces recompositions créent des pressions nouvelles sur tous les belligérants du conflit ukrainien. Le troisième mécanisme est économique. La hausse des prix du pétrole et l'instabilité du détroit d'Ormuz créent des pressions économiques mondiales qui accélèrent la demande de stabilité. Une récession mondiale, risque désormais sérieux, rendrait politiquement insupportable la poursuite de deux guerres simultanées. La solution de la guerre en Ukraine et en Iran ne viendra donc pas d'une négociation rationnelle entre acteurs raisonnables. Elle viendra d'un événement imprévisible, ou d'une accumulation de pressions, qui rendra la poursuite du conflit impossible pour l'un ou plusieurs des acteurs. L'Histoire créera les conditions que la raison n'a pas pu produire.

L'Histoire, ce qu'elle nous dit sur notre époque

Nous vivons un moment de recomposition profonde de l'ordre mondial. Le système international issu de 1945 et consolidé après la chute du mur de Berlin en 1989 est sous pression sérieuse. La domination américaine, que certains avaient qualifiée d'unipolaire et définitive, se fissure, non pas sous les coups d'un adversaire unique, mais sous le poids de ses propres contradictions. Les États-Unis ont perdu au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. Ils se retrouvent aujourd'hui piégés au Moyen-Orient. Non parce qu'ils manquent de puissance militaire, ils restent la puissance la plus formidable de l'Histoire ; mais parce qu'aucune puissance militaire ne peut durablement soumettre des peuples qui résistent sur leur propre territoire et pour leur propre dignité. L'Histoire nous dit ceci : les empires ne tombent pas sous les coups de leurs ennemis. Ils tombent sous le poids de leurs propres erreurs accumulées, de leurs contradictions non résolues, de leurs violences qui finissent par se retourner contre eux. Ce que nous observons aujourd'hui, la guerre en Ukraine, l'embrasement du Moyen-Orient, la crise de la gouvernance mondiale, n'est pas la fin du monde ; c'est la fin d'un monde ; et la naissance douloureuse d'un autre, dont nous ne connaissons pas encore les contours.

Conclusion:

Ce que l'Histoire nous apprend

L'Histoire n'est pas une théorie du destin ou de la fatalité. Elle ne dit pas que les hommes sont impuissants ou que leurs décisions n'ont aucune importance. Elle dit quelque chose de plus subtil et de plus profond ; les décisions des hommes ont des conséquences qui dépassent leurs intentions, et ces conséquences s'accumulent pour former des logiques historiques que seul un regard de longue durée permet de percevoir. Les deux phases de l'Histoire que nous avons décrites, la première du Vietnam à Kaboul, la seconde, de l'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022 et plus de quatre années de guerre, à l'embrasement régional allumé par l'attaque du 7 octobre 2023, sont intimement liées. Elles forment ensemble le processus par lequel l'ordre mondial unipolaire de l'après-guerre froide est en train de se décomposer pour laisser place à quelque chose de nouveau. Ce que l'Histoire nous demande, à nous qui vivons ce moment, c'est de ne pas nous laisser aveugler par les apparences ; les déclarations de Trump, les certitudes d'Israël, ne sont que ce qu'elles veulent bien exprimer. L'Histoire nous demande de regarder les dynamiques profondes : l'épuisement des belligérants, la résistance des peuples, le basculement des équilibres économiques, la recomposition des alliances.

La guerre en Ukraine se terminera. Non parce que les acteurs l'auront voulu ou négocié rationnellement, mais parce que l'Histoire aura créé les conditions qui rendront sa poursuite impossible. La question n'est pas de savoir si cette fin viendra, elle viendra. La question est de savoir à quel prix humain elle sera achetée. Et c'est là, peut-être, la seule leçon morale que l'Histoire autorise ; ce sont toujours les peuples qui paient le prix des erreurs de leurs dirigeants. Les Ukrainiens, les Palestiniens, les Iraniens, les Yéménites, tous ces peuples qui souffrent aujourd'hui de guerres qu'ils n'ont pas choisies, pour des calculs de puissance qui les dépassent. L'Histoire avance. Elle n'attend pas la sagesse des hommes. Elle se nourrit de leur démesure.

*Chercheur en économie mondiale, Relations internationales et Prospective