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Le pape à Alger: Et si le centre n'était plus là où la France médiatique le croit

par Abdenasser SMAÏL*

Les Français dominés ont regardé le pape en Algérie comme on observe un objet suspect : avec méthode, distance... et une légère crispation...

Rien ne leurs échappe - ni les dispositifs de sécurité, ni les mises en scène, ni les arrière-pensées diplomatiques. Tout est scruté, analysé, disséqué. Tout, sauf peut-être l'essentiel.

... Car enfin, que s'est-il passéþ

Un pape s'est rendu en Algérie.

Et la première réaction médiatique française n'a pas été de se demander pourquoi, mais de vérifier comment.

Dans les grands quotidiens de référence, l'événement a rapidement été requalifié en cas d'école politico-sécuritaire : contrôle du récit, gestion de l'image, angles morts.

Dans une presse plus critique, fidèle à une tradition de vigilance, on a interrogé les libertés religieuses, mais souvent en reconduisant une posture implicite de surplomb. Ailleurs encore, l'analyse s'est déplacée vers les structures : rapports de domination, instrumentalisation du religieux, logiques d'État.

Enfin, dans les hebdomadaires d'analyse, où la rationalité républicaine se conjugue à une lecture géopolitique du monde, la visite a été interprétée comme un mouvement stratégique : le Vatican repositionne ses équilibres, l'Algérie affirme son rôle régional, chacun avance ses intérêts. Lecture cohérente. Presque trop.

Car à force de voir des stratégies partout, on finit par ne plus voir les déplacements symboliques.

Or c'est précisément là que réside l'événement.

Le pape ne s'est pas seulement rendu en Algérie. Il est venu, qu'on le veuille ou non, sur les terres de Saint Augustin, penseur nord-africain, né à Thagaste, évêque à Hippone, produit d'une matrice culturelle amazighe, punique et romaine entremêlée. Et cela change tout.

Mais encore faut-il accepter d'en tirer les conséquences.

Car reconnaître cela, c'est admettre une idée simple - et pour certains, inconfortable : l'un des piliers de la pensée occidentale est né hors de son centre supposé. Pire encore : dans un espace que l'histoire intellectuelle européenne a longtemps relégué à sa périphérie.

Dès lors, deux réflexes apparaissent.

Le premier consiste à universaliser Augustin pour mieux le déraciner : il n'est plus nord-africain, il est «à tout le monde», c'est-à-dire, en pratique, à personne - ou plutôt à ceux qui en maîtrisent le récit.

Le second consiste à le tenir à distance, comme une figure trop chargée historiquement, trop liée aux usages coloniaux pour être pleinement assumée.

Entre ces deux impasses, une troisième voie existe. Mais elle suppose un effort de lucidité.

Contrairement à une idée encore trop répandue en France, l'Algérie n'a pas attendu cette visite pour rouvrir le dossier augustinien. Depuis le début des années 2000, des colloques, des travaux universitaires, des initiatives institutionnelles ont progressivement réinscrit Augustin dans le paysage intellectuel national. Cette réappropriation, amorcée sous la présidence d'Abdelaziz Bouteflika, n'est ni improvisée ni marginale : elle s'inscrit dans une stratégie culturelle et politique de long terme.

Elle répond à un double enjeu.

D'une part, restaurer la profondeur historique d'un pays trop souvent réduit à ses seules strates modernes.

D'autre part, opposer à certaines lectures rigides de l'identité une vision plus complexe, plus stratifiée, où l'héritage nord-africain ne se réduit ni à l'arabité ni à l'islam, mais les intègre dans une histoire plus longue.

Dans cette perspective, Augustin n'est pas un contre-modèle, encore moins un outil de rupture. Il devient un point d'appui. Une manière de rappeler que cette terre a produit, bien avant les clivages contemporains, des formes de pensée capables d'articuler le local et l'universel.

Ce travail est loin d'être homogène. Il traverse l'État lui-même, ses institutions, ses sensibilités. Mais il existe. Et il dure depuis plus de vingt ans.

C'est précisément ce que la lecture française tend à sous-estimer.

Car ce déplacement du regard n'est pas neutre. Il oblige à renoncer à une certaine centralité implicite. Il suggère que la Méditerranée ne se pense plus depuis une seule rive. Il rappelle, surtout, que l'universel n'a jamais eu de capitale fixe.

Du côté italien, plus proche de la culture vaticane, la lecture a été sensiblement différente. La visite y a été perçue avec une forme de simplicité désarmante : non comme une projection vers une périphérie, mais comme un retour vers une origine. En revenant à Hippone, le pape ne s'aventurait pas ailleurs - il revenait à une source.

Ce contraste est éclairant.

Car ce que cette visite met en jeu, ce n'est pas seulement une séquence diplomatique. C'est une géographie mentale.

Une géographie où le centre produit la pensée et la périphérie la reçoit.

Une géographie où l'histoire circule dans un seul sens.

Une géographie où le Nord de l'Afrique est un décor, rarement un foyer.

Or voilà qu'un pape vient rappeler, sans emphase excessive, qu'un des grands architectes de l'universel est né à Souk-Ahras et a pensé à l'antique ‘Annaba, dans un monde déjà traversé par les circulations, les dominations et les hybridations.

C'est peu. C'est considérable.

Alors, bien sûr, on peut continuer à parler de stratégie, de sécurité, de communication. On peut tout expliquer - sauf peut-être ce qui dérange.

À savoir ceci :

et si l'Algérie n'était pas en train d'entrer dans l'histoire des autres,

mais simplement de rappeler qu'elle en a toujours été l'un des lieuxþ

Et si, au fond, le véritable malaise français ne venait pas de ce que fait l'Algérie...

mais de ce qu'elle oblige à reconsidérer

Il y a des visites qui rassurent.

Celles qui confirment l'ordre établi.Et puis il y a celles, plus rares, qui déplacent silencieusement les lignes.Qui n'imposent rien, mais suggèrent beaucoup.

Celle-ci appartient à la seconde catégorie.... Raison pour laquelle elle dérange

*Auteur de l'essai historiographique - Saint-Augustin un Nord-Africain universel.