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Une brève conversation avec Edward Saïd

par Amine Bouali

« Je m'appelle Ahmed et, entre 1978 et 1983, j'étais étudiant-boursier aux États-Unis. Je me souviens qu'à cette époque, dans les milieux universitaires américains de gauche, on ne jurait que par l'Algérie. Le pays bénéficiait alors d'un prestige particulier, encore renforcé par le rôle de sa diplomatie à une occasion bien précise dont certains doivent se rappeler.

En effet, sous l'impulsion du regretté ministre des Affaires étrangères Mohamed Seddik Benyahia, l'Algérie avait joué un rôle clé dans la médiation de la crise des 52 diplomates et civils américains retenus prisonniers en Iran (1979-1981). Cette mission de bons offices avait conduit à leur libération, le 20 janvier 1981, après un peu plus d'un an de détention : un épisode qui avait marqué les esprits et rehaussé l'image de l'Algérie auprès de l'opinion, comme de l'establishment américains.

Pendant cette période, je militais activement pour faire connaître la Cause palestinienne au sein de mon université en Floride. Je participais à des colloques, dont un en particulier reste gravé dans ma mémoire : une conférence organisée au fameux Massachusetts Institute of Technology (MIT), à Cambridge, près de Boston, au milieu de l'année 1982. Y intervenaient notamment Noam Chomsky, immense linguiste et intellectuel engagé, ainsi qu'Edward Saïd, penseur palestino-américain devenu célèbre en 1978 avec son ouvrage « Orientalism », une critique sans concession de la représentation occidentale de l'Orient, utilisée pour légitimer, en amont, des politiques de colonisation et de domination.

Lors de la pause-café, je me suis approché d'Edward Saïd et je me suis présenté comme étudiant algérien. À ma grande surprise, le célèbre intellectuel m'a répondu avec chaleur, évoquant son admiration pour l'Algérie, sa glorieuse guerre de Libération et son engagement constant en faveur des causes justes à travers le monde.

Je suis resté un moment sans répondre. Les mots me manquaient, mais la fierté, elle, demeurait vive. En le quittant, j'ai compris qu'un pays existe aussi dans le regard des autres- parfois plus intensément, voire plus véridiquement, que dans celui de ses propres habitants. Dès lors, j'ai su que le rêve algérien ne me quitterait plus : non comme une illusion, mais comme un idéal dont je devais prendre ma part, obstinément, contre vents et marées.»