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La relation sociale, l'échange et la production : De l'âge de la défiance à l'âge de la confiance
par Arezki DERGUINI Le marchandage a
gagné toutes les relations sociales, mais l'enrichissement ne passe pas par la
production. L'intérêt individuel a gagné toutes les relations, mais les
intérêts individuels ne convergent pas. La compétition sociale est centrifuge.
Par conséquent, les services publics se dégradent. C'est que l'on a eu tendance
à réduire les croyances sociales aux croyances de l'homo-economicus
occidental.
Le marché, une institution parmi d'autres Le marché est une construction sociale, mais pas dans le sens où l'on en serait tout à fait conscient et responsable, mais plutôt dans un sens historique, c'est-à-dire sur une durée qui échappe à la conscience d'une génération, donc plutôt de manière inconsciente et progressive. Comme sont construites les croyances, les normes sociales et les autres institutions sociales. L'expérience les institue. Les institutions forment un continuum, elles se complètent et se concurrencent, évoluent, entrent en accord ou en désaccord pour ce faire. Leur construction par le haut de la société (lois, règlements) peut s'opposer à leur construction par le bas, les individus peuvent posséder des orientations, des dispositions, des aptitudes, une étendue et une profondeur cognitives différentes, consonantes et dissonantes. L'expérience les institue, mais l'expérience n'étant pas pensée, les institutions ne se complètent pas. L'imitation. Nous avons emprunté des institutions aux sociétés performantes, cela n'a pas fait de notre société, comme cela aurait dû l'être, une société performante. La raison est que nous n'avons pas fait de cet emprunt une expérimentation. Nous n'avons donc pas pensé ce que nous avons emprunté et ce que nous en avons fait. Nous ne les avons pas contextualisées quant à leur origine et quant à leur destination. On imite toujours en y mettant du sien. Et de ne pas savoir ce que l'on a mis de soi dans l'imitation, de ne pas savoir ce qui différencie le contexte d'importation du contexte d'exportation, rend le processus d'imitation obscur et malfaisant. Ce n'est qu'en comprenant ce qui a été mis de soi et d'autrui et de leur contexte matériel et culturel dans l'imitation que s'ouvre la voie de la bonne innovation. Car c'est en mettant de soi et de son contexte dans ce qui a été mis d'autrui et de son contexte que germe l'innovation. Alors qu'en ignorant ce que l'on met de soi et de son contexte dans l'imitation, ce sont les travers de soi et de son contexte qui passent dans l'imitation. Ce que l'on met de soi et de son contexte matériel et culturel se découvre au travers de multiples essais, erreurs et corrections. On se défait alors des travers qui affaiblissent et on investit dans les succès qui se renforcent. L'imitation d'une chose fait passer la chose d'un contexte à un autre, ce qui est fait d'elle et ce qu'elle fait dans son contexte d'origine ne sera pas ce qui sera fait d'elle et ce qu'elle fera dans le contexte importateur. Ce que le passeur a fait passer d'un contexte à l'autre, ce que le contexte d'importation fera de la chose importée, tout cela pourrait rester confondu dans un résultat dont on ne pourra pas expliquer la production. Il ne faut pas séparer radicalement une chose de son contexte, simplement parce que la chose peut en être séparé. Le contexte d'une chose est toujours dans la chose. Produire une chose et oublier la chaîne de production à laquelle elle appartient ne fera pas oublier à la chose son appartenance. L'emprunt appelle d'autres emprunts, comme pour rétablir la chaîne de dépendances de la chose importée et comme pour reproduire son contexte d'origine. Pour ce faire, la société par la production de la chose importée (import-substitution) entretiendra une dépendance au contexte d'exportation ou s'efforcera d'internaliser une part croissante de la chaîne de valeur à laquelle elle appartient. L'apprenti peut rester un apprenti toute sa vie, si ayant toujours besoin de son maître pour achever son travail, il doit indéfiniment l'imiter, pendant que son maître n'aura pas cessé d'innover. L'Europe menacée dans son industrie se prépare à être l'élève des Chinois, elle se prépare à imiter les Chinois, suivant l'exemple chinois en cela. Mais peut-elle vraiment imiter pour innover ? Peut-elle se réformer comme se sont réformés les Chinois ? En Asie de l'Est, l'élève asiatique a dépassé le maître occidental, le contexte asiatique devenant plus favorable à l'innovation que le contexte occidental. « Mettez la Révolution dans la rue, vous la verrez reprise par tout un peuple », disait Larbi Ben Mhidi une fière figure de la Révolution ; on pourrait dire aujourd'hui, « mettez l'innovation dans la rue, vous la verrez reprise par tout un peuple.» La jeunesse a le temps d'apprendre, en elle émerge la volonté de dépasser des maîtres vieillissants. Encore faut-il rappeler les contextes. Leur similitude et leur différence. La jeunesse d'aujourd'hui comme celle des combattants de l'indépendance dispose de l'exemple asiatique, l'hégémonie occidentale est surmontable. Elle a cependant besoin d'un autre contexte que celui d'hier, d'un contexte qui lui permette d'expérimenter largement pour séparer succès et échecs, apprendre des uns comme des autres, révéler les forces et les faiblesses de son milieu physique et culturel. Alors pourrait-elle cesser d'imiter sans fin, pourrait-elle imiter pour innover. Le monde s'accélère, les populations occidentales et d'Asie de l'Est vieillissent. Le triomphe de l'Asie de l'Est apparait à peine que son déclin pointe déjà. Le sort de l'Afrique dépendra de sa capacité à faire de sa faiblesse, la démographie, une force. L'expérimentation. Expérimenter et instituer, suppose un contexte favorable à l'innovation. L'imitation et l'innovation doivent être l'une dans l'autre : en imitant, il faut se proposer d'innover. Imiter seulement quand nous pouvons innover, telle devrait être la règle. Car même la transplantation d'un contexte à un autre ne peut aller sans innovation. Il faut innover pour adapter à un contexte que l'on vise à transformer. L'incitation. Mais qu'est-ce qui nous pousse à imiter, à expérimenter et à innover ? C'est d'abord la compétition et les incitations qui l'encouragent. La science économique l'a suffisamment répété, sans concurrence pas d'expérimentation, pas d'innovation. Nous imitons ce à quoi nous voulons être semblables. Nous innovons ce par quoi nous voulons dépasser ce que nous imitons. Reste à savoir ce à quoi nous nous mesurons. La Chine se mesure aux États-Unis, quant à nous, à quoi voudrions-nous nous mesurer, à quoi nous mesurons-nous ? Au fond, nous connaissons la réponse : nous savons à qui nous voulons nous mesurer, mais à quoi nous mesurons-nous réellement ? Sommes-nous conséquents ? La compétition a besoin d'incitations publiques qui l'orientent et raccordent le court terme et le long terme. Car, comme l'imitation qui doit regarder au-delà d'elle-même, la compétition doit regarder au-delà de ses résultats immédiats. Les subventions comme incitations à la compétition. L'Occident reproche à la Chine ses subventions à la production et à l'exportation. En réalité, la Chine ne subventionne pas la production, elle insuffle une intense compétition interne, individuelle et collective, par des incitations publiques, pour triompher de la compétition mondiale. Les Chinois ne se mesurent entre eux que dans leur compétition avec l'Occident. La compétition externe détermine la compétition interne. Exporter, c'est imiter et innover. Voilà pourquoi le moteur de l'exportation dans la croissance est si important. Les voitures chinoises sont désormais de meilleur prix et de meilleure qualité. La compétition interne est passée dans la compétition externe d'abord par des zones franches et maintenant par des villes entières. Les entreprises chinoises ont livré des guérillas aux entreprises étrangères. Et c'est cette compétition qui viendra à bout des barrières douanières qui seront dressées contre sa production. L'Occident aura pour première réaction de fermer ses marchés à la Chine[1], il perdra alors ses marchés extérieurs. Puis ayant compris, il demandera à la Chine de venir travailler chez lui pour l'imiter et apprendre d'elle afin de ne pas perdre son industrie[2]. Les villes et les entreprises leaders n'ont pas besoin de subventions au sens classique, les subventions accélèrent la destruction créatrice, l'innovation. Les barrières contre son industrie ne feront que redoubler l'incitation à l'innovation. Et c'est cette incitation que le Parti communiste chinois cultive dans la société par ses subventions. Contexte de l'échange et préférences sociales Le contexte des échanges avec l'extérieur. Un taux de change surévalué favorise les importations, il fait que cela coûte moins cher d'acheter que de produire ; mauvaise incitation, il incite à acheter plutôt qu'à produire. La préférence pour la consommation évincera la préférence pour la production. Il incitera à la dépense plutôt qu'à l'épargne : accumuler des biens importés, en faire des actifs spéculatifs est plus avantageux que d'épargner et d'investir dans sa propre production. L'import-substitution ne contrecarre pas la propension à importer. Faire de l'import-substitution avec un taux de change surévalué est une contradiction dans les termes. Le contexte ne permet pas la substitution de l'importation par la production. Ce taux de change nous a permis d'importer beaucoup dans l'intention de produire beaucoup. Mais quand nous nous sommes mis à produire, la propension à importer a persisté, alors qu'elle devait s'estomper. Le taux de change n'a pas évolué avec la capacité de production. L'échec de l'industrialisation a été consacré, l'importation des biens de production s'est interrompue, celle des biens de consommation s'est poursuivie. La propension à importer ou à exporter dépend et ne peut être séparée d'un contexte des échanges la favorisant. L'économie politique marxiste a eu tort de séparer production et échange. La machine que l'on a continué à importer ne fonctionne donc pas de la même manière dans un contexte disposé à produire plutôt qu'à acheter, favorisant la consommation productive, que dans celui d'un contexte disposé à acheter plutôt qu'à produire, favorisant la consommation de productions importées. On reproche à la Chine de ne pas libérer le marché des changes, de maintenir un yuan sous-évalué pour favoriser l'exportation, non seulement cela ne lui a pas fait changer de politique, mais des experts européens proposent désormais une dévaluation de l'euro pour faire face à la compétition chinoise[3]. La différence, c'est qu'il est plus facile de maintenir un yuan sous-évalué que de dévaluer l'euro. La Chine n'a pas fait de la consommation le moteur de sa croissance au contraire de l'Europe. Changer de moteur de croissance est certainement plus aisé dans un cas que dans l'autre. Dévaluer signifierait vouloir vendre plus au monde et acheter moins. Il ne suffit pas de le décider, il faudrait pouvoir battre les Chinois sur les marchés extérieurs ou constituer des blocs politiques. Avec quelle compétitivité les accords d'association avec d'autres économies pourraient le permettre ? Le système tributaire est en route, le monde va de plus en plus dépendre de l'Asie de l'Est. Les efforts politiques et militaires occidentaux pour la diviser ne pourront qu'accroitre le désordre du monde. Echanger dans sa propre monnaie. La surévaluation de la monnaie est le résultat de la comparaison d'une monnaie faible et d'une monnaie forte, de la confrontation d'économies faibles et d'économies fortes. Échanger avec les monnaies en cours sur le marché mondial, c'est comme échanger avec les économies qui les émettent, c'est se soumettre aux lois de leurs échanges et de leurs pratiques monétaires et financières. Certains pays émergents ont compris cela et échangent dans leur propre monnaie. Ils aspirent à échanger leur production selon leurs conditions de production. Quel intérêt trouve-t-on dans l'échange au moyen du dollar quand la production américaine ne domine plus la production mondiale et quand le dollar comme monnaie de réserve mondiale sert à financer le déficit américain ? Pour notre part, quel intérêt aurions-nous à échanger dans notre propre monnaie, à mettre en rapport nos conditions de production avec celles de nos coéchangistes ? La question mérite de ne pas être éludée. Vendre son pétrole en dinars par exemple signifierait que l'on puisse faire du dinar une monnaie d'échange, que nos partenaires puissent acheter nos autres productions. Si nous nous refusons à une telle perspective, il faut s'attendre à ce que nos pétrodollars retournent au dollar et que notre monnaie ne connaisse pas d'autre cours que celui de la dévaluation, nos productions refusant de faire face aux productions du monde. Commerce et savoir-faire Quand nous importons une machine, nous importons une machine qui convertit des dollars en dinars, savoir si elle peut faire l'inverse, dépend de la destination de sa production : le marché intérieur ou le marché extérieur. Si c'est le marché intérieur, il n'y aura pas conversion de dinars en dollars, nous ne saurons pas, en termes monétaires, la valeur qu'a ajoutée le travail à la valeur de la machine, la mesure se faisant dans deux monnaies disjointes dont une seule se convertit dans l'autre. Nous ne savons pas ce que mesure le dinar dans les termes du dollar. En termes physiques, nous ne savons pas ce que notre travail a ajouté au travail importé : le travail social ne se mesure pas au travail mondial. Mais si c'est le marché extérieur, nous savons à quel taux nous avons converti nos dinars en dollars. La machine importée convertit alors la monnaie dans les deux sens. Avec une monnaie non convertible, il faut manager les deux conversions séparément, mais non indépendamment pour savoir notre part dans la valeur ajoutée. Avec une monnaie surévaluée, de rares productions seront aptes à s'exporter. Elle achète plus de productions au monde qu'elle ne peut lui vendre. Le travail social n'est pas à la mesure du travail mondial. On peut importer des machines et exporter des produits, ou importer pour exporter (et non consommer). Mais ce n'est là que du commerce. Cela permet peut-être d'équilibrer la balance commerciale, mais pas pour longtemps. Quand on importe des machines, que l'on n'apprend pas à produire puis à exporter, on ne produit pas de savoir-faire et l'on ne modifie pas sa place dans la division internationale du travail, on défend seulement un pouvoir d'achat qui tendra malgré tout à s'éroder. Ce n'est pas de l'hydrogène, par exemple, qu'il faudrait seulement exporter vers l'Europe, il faudrait exporter, de l'apprentissage de la production d'hydrogène pour l'Europe, des machines à produire de l'hydrogène pour les pays d'Afrique. Comme on ne peut isoler la production d'hydrogène d'une chaîne de valeur, ce sont les machines de toute la chaîne de valeur qu'il faudrait envisager de produire et d'exporter. Parmi d'autres, les entreprises de dessalement. Si l'on isole une activité de sa chaîne de valeur, on ne peut envisage de progresser. Il y a une différence entre produire de l'hydrogène et faire produire de l'hydrogène, dans la chaîne de valeur, ceci ne vaut pas cela, ceci est commandé par cela. L'Algérie de par son appartenance au Sahara a tout un projet à proposer à l'Afrique. Le Sahara algérien doit être envisagée comme partie prenante de tout le Sahara, pas seulement comme nouveau réservoir de la consommation algérienne, mais comme bassin de nouvelles industries. Dans le monde construit par l'Occident, pour sortir de la division internationale primaire du travail, qui fait que lui revient la fabrication des moyens de production et aux pays sous-développés leur usage et la consommation, il faut compter sur la créativité sociale. C'est sur cette créativité que des sociétés reposent pour résister aux grandes puissances. Créativité qui exploite les failles des grandes puissances qui croient que leur monopole financier et militaire peut venir à bout de toute résistance. Lorsque le contexte rend coûteuse l'expérimentation et moins coûteuse l'importation, il n'y a pas d'apprentissage, pas d'accumulation de savoir-faire et le système de formation finit par tourner à vide. C'est de l'importation et de l'exportation de savoir-faire qu'une nation prend sa place. Des machines et des institutions Une analogie entre machines et institutions me semble profitable. Tout est travail et tout est machine, énergie et savoir. Derrière tout processus, la Science cherche des machines, des mécanismes, des lois pour en rendre compte, jusque dans le vivant. Nous avons la Physique et la Biologie pour ce faire. Nous mécanisons, nous automatisons, nous objectivons et subjectivons. Le processus de production est production simultanée de machines, de produits et de producteurs, l'un dans l'autre. Les juxtaposer ne fait pas un processus de production efficient. Nous avons importé des machines, des entreprises industrielles et des institutions, on peut mettre sur un même plan ces deux ordres de choses, car elles entreprennent et automatisent tout autant, quoique des choses différentes : des flux réels ou des relations sociales ; mais étant dissociées en deux plans différents, ne pouvant se compléter, nos entreprises et institutions ne sont pas concordantes. Car par institutions il faut entendre Constitution, normes sociales, régime politique, marché, organisations, préférences et habitudes sociales. Ce sont des machines qui coopèrent ou se concurrencent, produisent de la confiance ou de la défiance. Ce qui les différencie ce sont des degrés de réflexivité, d'institutionnalisation ou d'objectivation différentes. Elles sont formelles et informelles, objectives et subjectives, réfléchies et non réfléchies. Masahiko Aoki définit les institutions comme des artefacts sociaux[4], ce qui m'autorise à les définir comme des machines à produire de la confiance, de la prévisibilité. Nos machines sont comme des pompes plutôt que des injecteurs. Nous ne sommes pas dans nos productions, entreprises et institutions, nous restons en dehors d'elles et elles en dehors de nous, nos habitudes qui ne sont pas produites en même temps qu'elles leur restent étrangères. Les machines ne font qu'automatiser, objectiver et subjectiver des habitudes de faire et de penser, elles objectivent le savoir pour qu'une énergie plus puissante que celle du corps humain puisse accroitre sa capacité d'agir. Quand nos machines ne sont pas celles de nos habitudes de faire et de penser, nos entreprises et nos normes sociales entretiennent un rapport d'extériorité et de non-complémentarité. Les machines importées, comme travail mondial, n'étant pas transformées par le travail humain en travail social incorporé, elles détruisent le travail social pour lui substituer du travail mondial au lieu de l'élever au niveau de celui-ci et de le rendre plus puissant. Pas d'apprentissage, pas de création de savoir-faire, juste du commerce et de la consommation. L'on ne peut pas se plaindre du fait que nos disputes soient celles de commerçants. C'est la règle. Nos usines ne sont que les objets de commerce des plus riches d'entre nous et non les organisations qui transforment du savoir-faire. L'inadéquation de nos diverses machines, objectives et subjectives, formelles et informelles, réfléchies et irréfléchies, s'oppose à la construction d'une machine sociale performante. La compétition qui n'aura pas lieu dans la production ne développera pas la puissance productive, elle aura lieu dans la distribution du pouvoir d'achat. Qui accumulera, qui ne le fera pas et qu'accumulera-t-on ? À la différence de la science sociale occidentale qui a pensé la cohésion sociale dans la production et le marché, autrement dit dans la division sociale du travail (E. Durkheim) et l'échange (A. Smith), la cohésion est ici pensée en termes de justice distributive. En conséquence la majorité de l'épargne ira à l'accumulation de patrimoines et non à l'accumulation productive. Une faible partie de la société consacrera son épargne à sa conversion en capital non spéculatif. Il s'agira en particulier du capital humain dans lequel la société a relativement investi. Les ménages qui ont investi dans le capital humain et qui ne pourront le faire valoir dans leur pays pourront s'efforcer de le faire valoir à l'étranger. Réciprocité et relation asymétrique. Les institutions instituent des relations sociales. En termes de relations sociales, il faut comprendre la triple obligation (donner, recevoir, rendre) de Marcel Mauss, dans la relation de prendre et d'obtenir d'Adam Smith. Nous ne sommes pas autosuffisants, la société ne se boucle pas sur elle-même. Quand l'on prend à la nature ou obtient d'elle, quand on vole ou exproprie sans indemniser, ce que l'on rend est sans équivalent avec ce que l'on obtient. De ce que l'on a reçu de ses parents, on leur rend moins qu'ils nous ont donné. On comprend mieux alors la critique de Lévi-Strauss qui voit derrière le don un rapport de pouvoir, ce que l'on peut donner et ce que l'on peut recevoir. Une symétrie n'est pas toujours présente. C'est un rapport de pouvoir qui sous-tend et articule les différents moments : dans ce que l'on prend et obtient, dans ce que l'on donne, reçoit et rend, passe un rapport de pouvoir, est pris dans un rapport rarement symétrique. La critique de Pierre Bourdieu, quant à elle, voit dans le don un intérêt personnel méconnu, matériel ou symbolique. Pour Bourdieu, l'écart temporel entre don et contre-don élude la logique économique qui la sous-tend. La réciprocité peut être symétrique ou asymétrique, elle s'exprimera dans la durée. Elle égalise et hiérarchise. Pour Karl Marx, pour qui tout est travail, mais seulement travail humain, le travailleur est exploité, il donne son travail et n'en reçoit en retour qu'une partie. Le travailleur ne donne pas son travail en dehors d'un rapport de subordination. Pour le colonisé, le colonisateur lui prend ce qu'il ne lui a pas donné, la propriété coloniale est du vol, mais le colonisateur prétend, au contraire, qu'il prend pour apporter plus précieux : la civilisation. Pour le féminisme, le patriarcat donne à la femme moins qu'elle ne donne à la société en l'enfermant dans la reproduction. Le voleur prend à sa victime ce qu'elle n'a pas donné. La « dialectique » de la relation asymétrique et symétrique fait la dynamique des choses. John Moolenaar, président du Comité spécial de la Chambre des représentants américaine sur la Chine, à propos de prendre et d'acheter, a affirmé dans sa déclaration liminaire « Le schéma est clair. La Chine dépend de notre pile technologique pour poursuivre son développement de l'IA. La Chine est prête à acheter ce qu'elle peut et à voler ce qu'elle ne peut pas, pour faire avancer ses ambitions en matière d'IA »[5]. On remarquera que si la Chine s'efforce de prendre ce que la puissance dominante refuse de lui vendre, c'est que ce qu'elle prendra, ne sera pas pour lui épargner de produire elle-même ce qu'elle a obtenu, mais pour le reproduire et mieux faire de ce qu'elle a obtenu que ce que peut en faire son premier producteur. Elle prendra ce qu'elle ne peut acheter pour contourner l'entrave à la compétition. Acheter ou prendre, coûte moins que produire aujourd'hui, mais pour que cela ne soit certainement pas le cas demain. Demain, produire doit coûter moins cher qu'acheter. La Chine achète au lieu de produire aujourd'hui pour produire et vendre au lieu d'acheter demain. La Chine, par sa compétitivité, possède l'art d'inverser les relations asymétriques. Le travail social chinois s'assimile le travail mondial, le transforme et l'exporte après l'avoir amélioré, en innovant en matière de coût d'abord puis de produit ensuite. Elle entre dans des chaînes de valeur pour en inverser les relations d'asymétrie et en invente de nouvelles (batteries électriques). C'est là une leçon qui ne devrait pas échapper aux économies émergentes. Acheter pour produire et non consommer, ou pour ne pas opposer de manière radicale les deux termes, acheter et consommer pour produire mieux. Car c'est de la consommation (l'assimilation) comme connaissance du produit consommé, que naît la production. Mais consommation productive. Consommer, bien digérer, bien ruminer disait Nietzsche, pour devenir plus fort. Il y a une différence entre une société consommant des produits, et une société « consommant » du travail mondial, produisant du savoir-faire local. On a coutume occidentale (marxiste) d'opposer consommation et consommation productive, consommation productrice de valeur ajoutée et pure consommation. Pour Marx et les classiques, ce que consomme le travailleur reproduit sa force de travail (salaire de subsistance), mais il ne « consomme » pas du savoir-faire ; le capital de la société de classes exproprie le travailleur de son savoir, elle l'en sépare (prolétarisation). La Chine rétablit l'unité « dialectique » du travail et du capital, qui rend possible la conversion du capital (mondial) en travail (local) et du travail (local) en capital (mondial). Pour ce faire, l'appropriation du capital, la domination du marché, ne peuvent être celle d'une classe héréditaire. La compétition doit renouveler constamment cette classe, le capital financier doit encourager la formation des autres formes de capitaux. La Chine s'obstine à s'inscrire dans les rapports d'asymétrie pour les inverser. Elle retourne contre l'Occident ce qui faisait sa puissance. De bonne guerre, elle prend ce qu'on lui refuse de lui vendre, comme l'Occident lui a pris dans le passé ce qu'elle ne lui a pas vendu. Et cela sans compter sur la force militaire, qu'elle n'a pas, et dont elle n'a besoin que pour s'en défendre. Aussi fait-elle sa guerre, renverse-t-elle les rapports d'asymétrie établis par la guerre, sans les armes militaires. Car les armes ne sont pas avant tout militaires. Cela peut s'appeler réciprocité différée. L'Occident peut être tenté de faire la guerre à la Chine avant que celle-ci ne rattrape son retard en matière militaire, n'était-ce le risque d'une guerre nucléaire. Il lui fait alors la guerre sur des terrains extérieurs, comme sur le terrain iranien. Donald Trump ne mettra pas à exécution son projet d'anéantissement de l'Iran, il veut tester les capacités guerrières chinoises au travers de la résistance iranienne. Et la Chine ne manquera pas de montrer qu'il a plus à perdre qu'à gagner à vouloir lui faire la guerre. La Science, la pratique scientifique et nous Il y a une chose que nous relèverons ici à l'occasion : le découpage disciplinaire de la réflexion scientifique n'est pas un indépendant d'un contexte culturel de production de la connaissance. Qui veut savoir, comment et pourquoi ? Les points de vue sont toujours situés. En sciences sociales, l'Occident a voulu opposer et hiérarchiser les sociétés, et a de ce fait, séparé anthropologie et histoire, anthropologie et sociologie, sociologie et histoire, sociologie et psychologie. On s'indigne ensuite lorsque certains parlent de sociétés sans histoire. En fait, ils disent tout haut, ce qu'autres pensent tout bas ou dans des cercles restreints, même quand ils s'en indignent. Cela n'est pas à dire publiquement. La réflexion scientifique crée ses objets, elle divise le réel et la partition qu'elle établit n'est pas neutre. Elle donne une prise à une société sur le réel, elle établit une inscription de la société en question dans le réel. Avec l'hégémonie occidentale, une représentation naturaliste du monde s'est imposée aux autres représentations du monde[6]. Certaines représentations non occidentales du monde n'ont plus cours, d'autres se sont enrichies de celle occidentale et retrouvent leur efficace. Une hybridation des représentations a désormais cours, la représentation occidentale du monde ayant contraint les autres représentations à disparaître ou à se renouveler. Pour être pertinente, efficace, la réflexion scientifique ne peut partir que de l'expérience qu'elle vise à transformer. Quand elle part de la théorie, d'une théorie qui n'est pas la réflexion d'une expérience, d'une théorie importée, elle déforme la réalité de l'expérience et rate son objectif. Cela a une certaine conséquence pour notre réflexion. Une division du travail scientifique, des débats scientifiques ont tendance à s'imposer au monde, des débats qui ne sont pas ceux du monde, mais ceux des sociétés scientifiques qui les dominent. S'inscrire dans ces débats, c'est débattre des problèmes de ces sociétés dominantes. Quand nous croyons débattre de nos problèmes en participant aux débats de ces sociétés scientifiques dominantes, c'est alors pour traiter nos problèmes avec leurs outils, les outils avec lesquels ils traitent les problèmes de leur société. Leurs outils nous intéressent, mais leur usage est de notre responsabilité, il nous faut en juger selon leur contribution. Apprendre de la pratique scientifique peut nous aider à transformer nos pratiques, mais la pratique scientifique n'est pas la théorie. La première apprend à savoir faire, à expérimenter, pas la seconde. Les concepts sont des outils intellectuels, comme avec les machines, il faut savoir à quoi ils servent et comment ils peuvent servir autrement. Les étudiants chinois à l'étranger le savent certainement mieux que les autres étudiants étrangers. Aussi faut-il apprendre à débattre de ce que l'Occident ne débat pas, c'est là probablement que sont ses failles et nos issues. Retour sur les institutions Les lois, les organisations, les normes sociales, les habitudes et les croyances sont toutes des institutions au sens propre du mot. On ne peut réserver scientifiquement ce terme, comme le fait le langage politique ordinaire, aux seules institutions formelles[7]. Par ailleurs, « les lois et règlements ne sont pas, en soi, des institutions s'ils ne sont pas nécessairement respectés. Par exemple, même si le gouvernement interdit l'importation de certaines marchandises par une loi, si la corruption des douaniers est jugée efficace pour contourner la loi et que cette pratique devient courante, il semble pertinent de considérer cette pratique, plutôt que la loi inefficace, comme une institution. En revanche, certaines pratiques, même non formalisées, peuvent constituer des institutions dès lors que les agents y croient comme des représentations pertinentes de l'état interne du domaine. Les institutions cessent d'être des institutions lorsque les croyances des agents à leur égard sont profondément ébranlées.»[8] « Avec plusieurs collègues de Stanford issus de différentes disciplines des sciences sociales Masahiko AOKI propose un nouveau concept d'institutions : « les institutions sont les « croyances partagées quant à la manière dont le jeu se déroule au sein de la société ». Ce sont les règles du jeu comprises et respectées par la quasi-totalité de la population, et donc auto-appliquées. Leur auto-application tient au fait qu'elles reflètent et synthétisent l'essence des conditions d'équilibre du jeu stratégique auquel se livrent les individus et les organisations, y compris le gouvernement. »[9] Nous le répétons, ce qui différencie les institutions est les degrés de réflexivité, d'abstraction et d'institutionnalisation formelle. Il y a un continuum entre les différentes institutions d'une société, une complémentarité et une concurrence. Si des lois sont promulguées, elles le sont par des citoyens qui veulent leur obéir. Ceux qui les édictent sont ceux qui les incarneront. Le formel doit se transformer en informel, la règle formelle en comportement et inversement. Une discontinuité entre les institutions entraîne un dysfonctionnement de la société. Les institutions sont complémentaires et concurrentes, elles peuvent se compléter à un moment et se concurrencer à un autre, se compléter durablement ou se concurrencer durablement, pour le meilleur et pour le pire. Adam Smith affirmait déjà que « sur le grand échiquier de la société humaine, chaque pièce possède un principe de mouvement qui lui est propre, tout à fait différent de celui que le législateur pourrait choisir de lui imposer. Si ces deux principes coïncident et agissent dans le même sens, le jeu de la société humaine se déroulera aisément et harmonieusement, et il est fort probable qu'il soit heureux et prospère. S'ils sont opposés ou différents, le jeu se déroulera misérablement, et la société sera en permanence plongée dans le plus grand désordre. »[10] « Que sont les institutions ? Peut-on les assimiler aux lois, aux normes informelles, aux organisations établies, aux contrats, aux mentalités, ou à une combinaison de ces éléments ? La définition adéquate d'un concept tel que celui d'institution dépend de l'objectif de l'analyse. Prenons l'exemple suivant : si les institutions ont un impact sur la performance économique, pourquoi les autres économies ne pourraient-elles pas s'inspirer des meilleures institutions des économies les plus performantes ? C'est la question centrale soulevée par D. North dans un ouvrage fondamental sur les institutions (North, 1990). Pour y répondre, North conçoit les institutions comme les règles du jeu au sein d'une société. Il existe deux types de règles : les règles formelles (constitutionnelles, relatives aux droits de propriété et contractuelles) et les règles informelles (normes et coutumes). Ainsi, même si de bonnes règles formelles sont empruntées à l'extérieur, des tensions peuvent apparaître, car les règles informelles, propres à la société, sont inertes et difficiles à adapter. Le changement est inévitable. De ce fait, une institution empruntée peut se révéler inapplicable et non fonctionnelle. »[11] De l'âge de la défiance à l'âge de la confiance Le développement du marché, la mobilité sociale et géographique « désencastrent » l'individu de ses relations familières et, en multipliant ses échanges avec des étrangers, produit de la défiance. Ils ouvrent l'âge de la défiance. Mais la société n'est pas condamnée à rester enfermée dans cet âge. La confiance interpersonnelle ayant perdu son milieu et ses automatismes, il faudra du temps pour que se construisent les institutions productrices de confiance interpersonnelle et leur milieu. Le passage d'une confiance interpersonnelle particularisée, dégradée de surcroît, à une confiance interpersonnelle généralisée ne peut être éprouvé qu'au travers de l'expérience sociale et ses structures de pouvoir. La production de la confiance interpersonnelle par des institutions ne peut être qu'expérimentée. Aux liens personnels devront s'ajouter des artefacts sociaux comme médiation aux rapports de personnes qui se sont étendus. Les institutions comme artefacts sociaux doivent transformer la méfiance (dans des étrangers) en confiance (dans des étrangers devenus familiers), elles doivent transformer des étrangers en familiers. Les artefacts sociaux familiarisent des étrangers, ils rendent leur comportement prévisible[12]. La confiance entre des personnes doit se transformer en confiance entre les individus par des institutions. On peut ici se référer à la théorie wébérienne de la routinisation du charisme. Confiance interpersonnelle et confiance dans les institutions peuvent alors se compléter, la confiance dans les institutions produisant certains résultats se substituant et complétant la confiance dans les personnes. Nous avons fait abstraction jusqu'ici de la confiance personnelle, de la confiance de la personne en elle-même. Il va de soi que nous ne pouvons pas obtenir de confiance interpersonnelle sans confiance personnelle : qui doute de lui-même ne peut être fiable ni peut faire confiance à autrui. Il faut prendre en compte la confiance personnelle pour compléter le continuum entre confiance interpersonnelle et confiance sociale que l'on pourrait d'abord exprimer ainsi : au départ il y aurait la confiance personnelle qui rend possible la confiance interpersonnelle et c'est la confiance interpersonnelle qui en se donnant les institutions sociales nécessaires lui permettront de se généraliser. Mais si l'on prend la confiance personnelle non comme point de départ, comme donnée, mais comme une variable, le continuum devient circulaire. Le processus de production de la confiance n'a pas de début en réalité. Car à moins de supposer qu'elle vienne comme dans le charisme wébérien d'une puissance supérieure, d'où viendrait la confiance personnelle, sinon de la confiance interpersonnelle ? On peut lui supposer une certaine indétermination au départ, comme à la naissance, et encore les scientifiques de la vie et de la psychologie peuvent-ils en redire, mais la confiance personnelle ne finit par se stabiliser et se renforcer, en règle générale, que dans les rapports avec les autres personnes. Ainsi, peut-on dire, que la confiance circule entre les personnes, individuelles et collectives, se renforçant ou se dégradant, telle une énergie sociale parcourant les mécanismes sociaux. Et c'est là que nous retrouvons, d'une certaine manière, l'esprit de corps d'Ibn Khaldoun comme effet de la confiance interpersonnelle particularisée, et la compétitivité sociale comme effet de la confiance interpersonnelle particularisée ou généralisée. Dans les sociétés modernes, composée d'individus séparés, la confiance sociale circule par le canal d'artefacts sociaux par lesquels les individus éprouvent leur confiance et leur force mutuelles. Lorsque des institutions (ou organisations) exemplaires sont importées de sociétés performantes, la complémentarité de la confiance dans les personnes et de la confiance dans les institutions n'est pas donnée. La performance des institutions importées doit être vérifiée par leur mise à l'épreuve, par leur expérimentation. Si ces institutions importées ont gagné la confiance de l'élite par leur exemplarité, l'expérience historique en jugera. Il s'agira de voir comment ces institutions interagissent avec les institutions informelles, savoir si elles réussissent à faire corps confiant à la société. Favoriseront-elles son processus d'institutionnalisation ou l'entraveront-elles ? Car la société n'est pas une table rase, elle a une histoire, une mémoire. Il ne suffira pas de constater les écarts entre les promesses des institutions importées et leurs résultats sur les interactions sociales, les écarts entre la théorie et la pratique, il faudra rétablir leur unité. La défiance des élites dans la société est la première cause de défiance sociale. Par ailleurs ces institutions peuvent être concurrentes et/ou complémentaires à différents niveaux. La confiance interpersonnelle peut être concurrente de la confiance sociale à un niveau (dans un domaine, un champ) et être complémentaire à un autre. Elle peut être positive à un niveau et négative à un autre. La confiance ne peut se prendre indépendamment de son contraire, l'une se substitue à l'autre, l'une complète l'autre, l'une se convertit dans l'autre. Il n'y a pas de confiance pure. Elles se complèteront dans une société confiante, se concurrenceront dans une société défiante. Il faut tenir compte de l'interaction entre les différents champs/niveaux pour être en mesure de faire progresser la confiance interpersonnelle d'un champ/niveau à un autre ou d'un champ à un autre. On peut définir notre société, avec les changements rapides qui l'ont affectée, comme une société de la défiance, une société où l'intérêt personnel a gangrené jusqu'aux rapports familiers. Notre société traverse un âge de la méfiance, à partir duquel elle ne pourra gagner l'âge de la confiance qu'après avoir construit des institutions et des milieux producteurs de confiance, avoir éprouvé des artefacts au travers d'épreuves, qui font circuler la confiance dans un milieu entre les personnes. Mais croire que la confiance peut aller des institutions aux personnes si elle ne va pas des personnes aux institutions est une erreur. Sans continuum et circularité des institutions, la confiance ne peut être produite. Des institutions exemplaires importées ne peuvent à elles seules en produire. Les institutions formelles, les croyances sociales, doivent d'un bout à l'autre du continuum institutionnel se compléter. Les individus vérifient la confiance qu'ils placent dans les institutions au travers de la confiance qu'elles ont pu rendre possible entre les individus au cours de leurs épreuves. Le marchand, le citoyen et le fonctionnaire Le marché a besoin d'institutions complémentaires pour son développement. La rationalité des individus est limitée, leur information est inégale, les contrats ne sont pas complets : la méfiance est justifiée. On ne peut pas avoir une confiance aveugle dans le marché, les marchés réels sont « incomplets ». Ils ne mesurent pas tous les états du monde, ils ne peuvent assurer de tous les risques, ils ne procurent pas une information complète, ils sont le terreau de l'aléa moral et de la sélection adverse[13], leur équilibre est rarement optimal. Ils sont d'autant plus incomplets et doivent être compléter, parce qu'émergents, leur émergence s'étant effectué sans les institutions qui les complètent. La demande de régulation du marché par les citoyens est constante, ils ont besoin d'institutions qui établissent leur confiance dans le marché. Ces institutions doivent réduire progressivement l'état d'incomplétude du marché. Pour l'heure, les citoyens confondent régulation du marché et intervention répressive de l'État à défaut de pouvoir se donner les institutions complémentaires au marché qui leur permettrait de prévoir l'évolution de leur revenu et de leurs dépenses. La défiance du citoyen dans le marchand est complète, il faut cependant voir qu'elle est conséquence de la défiance du marchand à l'égard du marché. La spéculation n'est pas une attitude morale, elle est une tendance propre à un contexte, elle est une institution. Combattre une telle institution ne consiste pas à réprimer la spéculation, mais à rétablir la confiance dans le marché. Alors seulement, s'il y a spéculation, pourrait-elle être combattue. Le marchand porte une marchandise d'un producteur à un consommateur. Il peut, s'il en a les moyens, commander au producteur sa production. Mais un marchand ne peut avoir qu'une connaissance imparfaite du marché et la connaissance du marché n'est rien d'autre que celle des marchands. Le marchand vise à tirer profit du marché, mais s'il n'en a qu'une connaissance imparfaite, il ne peut pas s'engager auprès du producteur et du consommateur. L'État doit coopérer avec le marché, il doit l'aider à parfaire son information sur les états du monde, ses risques et ses opportunités. La dichotomie occidentale du marché et de l'État livre le marché à la classe capitaliste. Les subventions chinoises à la production sont un exemple d'interpénétration du marché et l'État. Notre façon quotidienne de combattre cette défiance entre consommateurs et marchands est le recours à la confiance personnelle. Nous éprouvons nos commerçants pour nous attacher ceux qui nous paraissent dignes de confiance, mais nous savons qu'en règle générale les marchands subiront le marché et, pour se protéger de lui, exploiteront les faiblesses des consommateurs et producteurs. Il est d'expérience commune que certaines périodes sont particulièrement favorables à de tels comportements. Et l'on ne peut pas dire que de tels comportements de courte vue soient profitables au développement du marché. Dans une économie marquée par la privatisation des biens collectifs et la domination des marchés publics, la compétition n'a pas cours autour de la production mondiale. Nous en sommes encore comme à la phase de l'accumulation primitive. Il en résulte un rapport particulier entre le fonctionnaire et le producteur, un rapport non complémentaire, mais concurrentiel. Dans la course pour l'enrichissement, étant donné la source de la richesse et la transition vers l'économie de marché, le « fonctionnaire » dispute la richesse au « producteur » pour ne pas être déclassé. L'élite post-indépendance qui a investi dans le socialisme et l'État ne peut assister impuissante face à son déclassement avec l'émergence de nouveaux riches. Une partie d'entre elle s'est convertie avec succès aux affaires, mais la manière dont elle s'est convertie n'a pas été sans conséquences sur le reste de la société qui lui a emprunté le pas. La corruption est une institution. En guise de conclusion Nous avons défendu la thèse d'un continuum des confiances personnelle, interpersonnelle particularisée et interpersonnelle généralisée et la circularité d'un tel continuum. Circularité qui, dans une société d'individus aux relations étendues, passe par un ensemble d'artefacts sociaux. Les liens sociaux doivent être médiés par des artefacts sociaux, des productions sociales. Nous avons adopté la définition d'Aoki selon laquelle les institutions sont des médiateurs cognitifs entre les interactions stratégiques et les croyances individuelles, qu'elles supposent des croyances partagées. Un troisième élément de contexte fait défaut à la production de ces institutions, il s'agit de l'espace de production de ces croyances partagées. Le parti unique a été associé à une idéologie, le multipartisme à des idéologies que l'on a substitué aux croyances sociales. Cela a produit des rhéteurs et non des analystes. Le partage de l'expérience sociale est à la base de la production des croyances communes. C'est un tel espace de réflexion commune, c'est une telle expérience partagée, qui font défaut au contexte actuel. Nous avons soutenu que le marché était une institution parmi d'autres, qu'il allait avec d'autres institutions qui peuvent être concordantes ou discordantes selon les contextes. De par son incomplétude, disent les économistes, il a besoin d'institutions qui traitent de ses imperfections. Le marché qui n'a pu être pensé et effectué comme institution parmi d'autres, a jeté ses acteurs dans la défiance. Cette défiance doit être transformée en confiance. Pour ce faire, le processus d'institutionnalisation doit accompagner le processus d'individualisation de la société. Il doit transformer les étrangers, que le marché a fabriqués, en citoyens, et par là même, la confiance interpersonnelle particularisée en confiance générale. Pourquoi doit-on se fier les uns aux autres et comment cela se peut-il ? On ne peut éluder la réponse, elle doit être apportée. Une telle transformation du marché a besoin d'un autre contexte des échanges, d'une autre configuration de la compétition sociale. À l'Afrique doit revenir une certaine part de la production mondiale. La production, la propension à exporter doivent avoir la préséance sur la consommation, sur la propension à importer. À l'ère de la production, être dans le monde, c'est être dans sa production. Seule une stratégie de longue durée peut mettre l'inversion de nos orientations et dispositions en perspective et nous permettre de partager des croyances, d'instituer de bonnes institutions, d'imiter pour innover, de préférer être producteurs plutôt que consommateurs. Notes : [1] Rapport 2026 du Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan. L'industrie européenne face au rouleau compresseur chinois. https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/lindustrie-europeenne-face-au-rouleau-compresseur-chinois. [2] Godement François. Relations commerciales Chine-Europe : sortir de l'impasse. https://www.institutmontaigne.org/expressions/relations-commerciales-chine-europe-sortir-de-limpasse [3] Rapport 2026 op.cit. [4] Institutions as cognitive media between strategic interactions and individual beliefs. https://lex.juris.hokudai.ac.jp/gcoe/article/23April2010/0-Media-Fin.pdf [5] China willing to buy' or steal' US tech to get ahead in AI race, Congress told. South Morning China Post. https://www.scmp.com/news/china/diplomacy/article/3350380/china-willing-buy-or-steal-us-tech-get-ahead-ai-race-congress-told [6] Philippe Descola dans son livre par-delà nature et culture distingue quatre modes d'identification du réel : analogiste, naturaliste, animisme et totémisme, sur la base d'une identité et d'une différenciation des intériorités et des physicalités. [7] Pierre Rosanvallon, historien, économiste, sociologue, et théoricien politique français, professeur au Collège de France a commis un livre récent intitulé les institutions invisibles (le Seuil 2024) qu'il reconnait dans la confiance, l'autorité et la légitimité et qu'il s'efforce de penser. [8] Aoki. Toward a comparative institutionnal approch, MIT Press. 2001 pp. 13-14 [9]AOKI Masahiko (2002). Whither Japanese Corporate Governance: Symptoms of Institutional Change https://warp.ndl.go.jp/web/20110709195731/www.rieti.go.jp/users/aoki-masahiko/wjcg/index_en.html [10] Adam Smith, Théorie des sentiments moraux (1759 : 234) cité par Aoki Masahiko (2001). [11] Aoki Masahiko (2001). Toward a comparative institutionnal approach. MIT Press. pp. 1-2 [12] Voir Aoki Masahiko (2011) : Institutions as cognitive media ... op. cit. [13] Dans la théorie microéconomique de l'agence, la sélection adverse renvoie à une asymétrie d'information, sur le marché, il en résulte que la mauvaise marchandise chasse la bonne du marché (the market of lemons d'Akerlof). Avec l'aléa moral, une partie (assuré tous risques) prend des risques excessifs sachant que les conséquences négatives seront supportées par d'autres (assureur). L'opportunisme profite de l'incomplétude des contrats. |
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