Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

UN MONDE DE FOUS

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres :

PSYCHANALYSE DU FANATISME. Essai de Gérard Haddad, Tafat éditions, Alger 2021, 191 pages, 650 dinars

Le fanatisme est une maladie. On le savait. Mais avec G.Haddad, élève de Lacan, la démonstration est claire, déterminée, lui-même ayant été touché, en raison de son engagement politique et idéologique.

Le fanatisme ne découle pas que du fait religieux. Gérard Haddad rappelle à bon escient qu'il se décline de plusieurs manières. Il en distingue quatre types: le fanatisme religieux, le nationalisme, le racisme et l'idéologie totalitaire.

« Polymorphe, mu par des motifs différents, le fanatisme n'en reste pas moins un phénomène analysable en soi, dont les différentes manifestations conservent une communauté de structure. »

Pour lui, le fanatique a choisi son camp : il se saisit de « la main droite de Dieu » car il pense détenir la vérité absolue dont il portera le flambeau jusqu'à sa mort (sauf en cas de guérison). C'est une réalité historique. Depuis les croisades sanglantes jusqu'aux génocides contemporains, le fanatique porte en lui la haine et élimine volontiers de son chemin tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

Et, opter pour la main gauche de Dieu, c'est accepter qu'on ne peut pas saisir LA vérité qui donne pour de bon un sens à l'existence

Le fanatique est en conséquence paranoïaque. Tout ce qui se dresse contre lui est l'effet d'un complot. Haddad cite le cas du nazisme et du communisme qui dénonçaient d'abord des complots pour dominer le monde. Mais, volontairement, hélas, il en a oublié d'autres, assez contemporains et qui sont en train, depuis peu, d'enflammer le monde dans leurs délires suprémacistes.

Qui dit complot dit explication rationnelle à une situation absurde. C'est toujours plus rassurant, ça dilue le hasard. En plus d'être parano, le fanatique est aussi dans le déni de toute autre explication.

Gérard Haddad reprend un argument lacanien selon lequel l'enfant qui n'a pas connu la loi ou qui ne l'a pas intégrée à l'aide de parents bienveillants et aimants, devient un adulte réfractaire à la loi (il la percevra comme tyrannique). Le fanatique millénariste peut être vu comme un adulte qui rêve d'un monde sans lois.

L'auteur, dans une logique complètement freudienne, admet que ce rejet de la loi est en vérité un complexe œdipien non résolu.

Pour l'auteur, on ne devient pas fanatique en deux jours. Cela peut prendre des années, voire rester latent toute une vie. Gérard Haddad nous avertit seulement d'une chose : toute société qui connaît la misère, la corruption, l'humiliation et l'injustice s'expose à développer en son sein du fanatisme. Il convient de parler de conversion plutôt que de radicalisation car il s'agit « d'une transformation profonde de la subjectivité et du rapport au monde. »

Il est préférable de se l'expliquer ainsi plutôt que par la puissance du « lavage de cerveau » opéré par les soldats fanatiques. Si on se laisse prendre dans leurs filets, c'est que nous sommes a priori « vides », perdus, et surtout sans valeurs.

Lutter contre le fanatisme, selon Haddad, est plutôt une affaire de politique. Envisager de soigner ce mal par la psychanalyse est en effet quelque peu illusoire. Les sujets paraissent normaux, le plus souvent, c'est la triste banalité du mal. « Folie ou névrose grave, la conviction fanatique, puisque indépendante de la raison, présente une énorme résistance à tout traitement. »

L'Auteur : Né en 1940, d'abord ingénieur agronome, puis médecin psychiatre avant d'embrasser la carrière de psychanalyste et d'essayiste. Travaux surtout axés sur la violence humaine. Auteur de nombreux livres.

Table des matières : Livre premier :dans la main droite de Dieu/ Livre deuxième :le complexe de Caïn (Terrorisme, haine de l'autre et rivalité fraternelle)

Extraits : « Le fanatisme, phénomène à l'origine des guerres, des génocides, des massacres et des persécutions en tout genre, s'incarnant aujourd'hui aussi bien dans l'islamisme djihadiste que dans la montée des nationalismes aux quatre coins du monde » (p 10), « Ressentir une certaine fierté pour le groupe humain dans lequel on est né, pour la culture dont on est héritier, est évidemment légitime. Le contraire se nomme haine de soi » (p23), « Tout ce qui est différent apparaît comme insupportable au fanatique. L'étranger, supposé constituer une « cinquième colonne », est toujours suspect. Porteur de trahisons à venir, il incarne aussi le blasphème » (p 71), « Dans une sorte de ritournelle, on ne cesse de répéter que les racines de notre civilisation sont judéo-chrétiennes. Cette expression est en elle-même douteuse puisque les juifs, jusqu'aux temps modernes, ont toujours été persécutés et chassés » (p 92).

Avis : Un livre arrivé à point nommé pour comprendre les involutions contemporaines (et passées) de nos sociétés. Le contenu s'y applique parfaitement bien que l'auteur n'ait pas insisté sur certaines régions et (ou) situations, tout particulièrement le fanatisme israélo-judéo-sioniste.

Citations : « Le fanatisme, d'essence totalitaire, est ce comportement d'adhésion totale à une croyance dont le triomphe prime toute autre considération » (p13), « Comme un cristal, la vérité a ses faces » (p19), « Le fanatisme se présente souvent sous la bannière de la rigueur et de la pureté du message originaire » (p 51), « Le fanatique ne vit pas dans notre temps, il vit dans ce temps des origines » (p 55), « La conversion fanatique est une sorte de mort subjective » (p 66), « La maladie du fanatisme est bien, fondamentalement, une maladie du narcissisme » (p 71), « Le fanatisme est éminemment transitif » (p 88), « Le complotisme me semble congénital au fanatisme » (p 96), « On ne naît pas fanatique... Le fanatisme naît de la conjonction d'un contexte économico-politique et d'histoires personnelles » (p 107), « Le saint est celui qui n'ignore pas l'existence de ce mal qui est en lui. Il l'a reconnu, il l'a affronté et il l'a sublimé » (p175), « L'acte terroriste aveugle, motivé par une idéologie fanatique, est l'agression la plus violente contre le lien social. Il est par essence un fratricide » (p 188).



R.I. Au nom du père, du fils et du saint d'esprit ». Roman de Hakim Laâlam. Editions Frantz Fanon, Boumerdès 2022, 270 pages, 1 000 dinars (Fiche de lecture déjà publiée en août 2008. Extraits pour rappel. Fiche de lecture complète in www.almanach-dz.com/defense/bibliothèque dalmanach)

Une histoire poignante ? Pas seulement. Effrayante !

L'histoire d'un pays tombé dans les rets d'un pouvoir religieux à l'extrémisme féroce et sans pitié. Une République Islamique gérant bien plus les mœurs et les camps de détention que le développement économique, culturel et social. Le cultuel avant tout et en tout et pour tous. Avec une répression féroce et sans pitié pour les contrevenants à l'Ordre Nouveau (...)

Deux années et beaucoup de poussières et de détention à la dure. (...)

Du camp, on ne sortait pas indemne psychologiquement et physiquement. « Le Camp, ce n'était pas seulement les corvées. On y apprenait aussi à vivre. A revivre selon les canons de l'ON, l'Ordre Nouveau » et se débarrasser des errements coupables dans l'Autre Temps, le Temps des Sacrilèges. (...)

L'Auteur : Journaliste né en 1962. Après un passage à la radio publique « Chaîne III », il est devenu journaliste chroniqueur dans le quotidien « Le Soir d'Algérie ». Écrivain, déjà auteur de plusieurs ouvrages : « Le nez et la perte », « Enseignes en folie », « Pousse avec eux » et « Rue sombre au 144 bis ».

Extraits : (...), « Rire sans se brider les décibels. Rire sans tendre l'oreille aux réactions possibles du voisinage. Rire au vertige et à la nique aux oreilles épineuses. Rire pour ne pas devoir se pincer afin de vérifier que l'on était encore en vie. Juste rire, et puis, après, voir » (p 61), (...), « Deux ans et des poussières de vie recluse dans ce Bordj (note: camp de détention) tenaient dans ce sac à dos. IL se rendit compte que les seules choses qu'on accumule dans un lieu pareil, on les stocke dans sa tête, pas dans un cabas » (p150).

Avis : Un livre bien noir... mais se basant sur une expérience sanglante (la décennie rouge) et un danger encore possible. (...). Quant au style... du Hakim Laâlam comme vous l'aimez. Une marque d'écriture et d'expression... déposée !

Citations : « Il est des silences qui devaient éveiller la méfiance. Même en zone de silence naturel » (p 125), (...), « La Main de l'étranger !(...) Les dictatures et les régimes autoritaires s'abreuvent au même glossaire, et se nourrissent dans l'identique mangeoire à arguments ! » (p 254).