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Les leçons du déluge du Sahara et les prémices de son verdissement visible depuis l'espace : l'hydrologie fertile
par El Habib Ben Amara En
septembre 2024, des pluies exceptionnelles ont frappé le nord du Sahara
algérien, plongeant la région dans une situation inhabituelle, presque
irréelle. En l'espace de quarante-huit heures, il est tombé davantage de pluie
que la moyenne d'une année et demie.
Les conséquences ont été immédiates : routes effondrées, ponts détruits, quartiers isolés autour de Béchar, familles évacuées et intervention des services de secours, y compris de l'armée. Mais au-delà des dégâts visibles, un autre phénomène a retenu l'attention : les images satellites ont révélé la réapparition de lacs dans des bassins désertiques restés secs pendant des décennies. Pour la plupart des médias internationaux, l'événement a été présenté comme une anomalie climatique, un «déluge rare dans le Sahara», selon certaines remarques de la NASA. Pourtant, sur le terrain, une question plus profonde s'impose : comment une région qui attend la pluie chaque année peut-elle voir s'écouler, sans pouvoir la retenir, une telle quantité d'eau ? Une eau qui traverse sans être retenue Ces eaux ont traversé les vallées de l'Oued Saoura, les palmeraies et les terres fragiles, provoquant une forte érosion des sols. Pour les habitants, ce n'est pas un phénomène nouveau, mais une réalité récurrente qui semble s'intensifier : l'eau arrive, traverse, détruit... puis disparaît. Depuis longtemps, cette question m'accompagne : où va toute cette eau ? Et pourquoi devient-elle, à chaque épisode, plus destructrice ? C'est de cette interrogation qu'est née mon engagement pour la récupération des eaux pluviales et la restauration des équilibres hydrologiques. Quand l'eau devient une menace Dans la culture saharienne, l'eau est traditionnellement perçue comme la source de toute vie. Pourtant, au fil des décennies d'urbanisation, une autre logique s'est imposée : celle d'évacuer l'eau le plus rapidement possible. Elle a été canalisée, drainée, parfois mélangée aux eaux usées, puis rejetée hors des territoires habités. À force de vouloir la faire disparaître, l'eau est devenue un élément extérieur, presque étranger aux territoires. Cette rupture a produit un paradoxe : les sécheresses se sont installées durablement, mais lorsque la pluie revient, les sols ne sont plus capables de l'absorber. C'est ainsi que l'on comprend progressivement que sécheresse et inondation ne sont pas deux phénomènes opposés, mais les deux faces d'un même déséquilibre hydrologique. Un désert qui reverdit À l'automne 2024, un autre phénomène est apparu presque simultanément aux inondations : le désert a commencé à reverdir. Dans certaines zones, de la végétation a émergé là où les sols étaient considérés comme biologiquement inertes. L'eau s'est accumulée dans des cuvettes, a pénétré les sols, et les crues ont transporté des sédiments riches en matière organique. Les images satellites ont confirmé ce que le terrain suggérait déjà : une dynamique de reverdissement temporaire. Ce phénomène révèle une réalité souvent oubliée : le Sahara conserve la mémoire d'anciens équilibres écologiques et hydrologiques, aujourd'hui largement effacés. Le problème n'est pas seulement la pluie Ces événements mettent en lumière un constat essentiel : les crises hydriques dans les régions arides ne sont pas uniquement liées à la rareté des précipitations. Elles résultent aussi de la dégradation de la capacité des territoires à retenir l'eau. Cette capacité repose sur les sols, la végétation, les ceintures vertes protectrices, les palmeraies, les zones humides et l'ensemble des aménagements écologiques locaux. Or, les systèmes hydrauliques modernes ont été conçus dans une logique d'accélération : drainer, canaliser, centraliser et évacuer l'eau le plus rapidement possible, parfois même en la mélangeant aux eaux usées. Cette approche traduit une rupture profonde entre les territoires urbanisés et les cycles naturels de l'eau. Lorsque les sols ne retiennent plus l'eau, lorsque le ralentissement naturel disparaît, les inondations et les sécheresses deviennent les expressions d'un même cycle déséquilibré. Repenser la résilience des territoires arides Face à ce constat, une question s'impose : et si la résilience des régions arides dépendait avant tout de notre capacité à retenir l'eau dans les territoires, afin de réactiver les sols et permettre à la vie de se développer ? C'est cette réflexion que développe ce que j'appelle l'»Hydrologie Fertile». Une approche inspirée à la fois des sciences écologiques contemporaines et des anciens systèmes oasiens sahariens, qui considéraient l'eau non pas comme une ressource à évacuer, mais comme une force à ralentir, infiltrer et cultiver. Des solutions déjà connues Cette approche repose sur des solutions simples et progressives : rétention des eaux de pluie, ralentissement des crues, infiltration dans les sols, restauration de la couverture végétale, réhabilitation des oasis, phytoépuration, petits ouvrages hydrauliques de conservation, et régénération des cycles locaux de l'eau. L'objectif n'est pas théorique : il s'agit d'une véritable stratégie d'hydratation des sols et de restauration de la fertilité des territoires arides. Retenir l'eau pour réactiver la vie L'eau a longtemps traversé les paysages sans pouvoir s'y installer. Or, pour nourrir la vie, elle doit rencontrer le sol, s'y infiltrer, y rester suffisamment longtemps pour permettre la croissance de la végétation, la recharge des terres et la réactivation des cycles vivants. L'enjeu n'est donc pas seulement de gérer l'eau, mais de reconstruire la capacité des territoires à l'accueillir. Le Sahara comme laboratoire du futur Ce texte propose une lecture différente des événements récents : celle d'une transition hydrologique encore mal comprise. Les faits sont là, et les solutions existent déjà. Il ne s'agit pas d'une utopie, mais d'une trajectoire opérationnelle, fondée sur des mesures concrètes, progressives et immédiatement applicables. Le Sahara apparaît aujourd'hui comme un laboratoire à ciel ouvert des transformations hydrologiques à venir dans les régions arides du monde. Les dynamiques observées dans la vallée de la Saoura et dans les oasis sahariennes pourraient bien annoncer les défis auxquels seront confrontées de nombreuses régions semi-arides à l'échelle mondiale. |
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