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La langue : clé de la réussite scolaire et professionnelle
par Ahmed Houari Après
plusieurs décennies d'enseignement de la physique à l'université, j'ai fini par
identifier un obstacle que l'on n'ose pas toujours nommer clairement. Nombreux
sont les étudiants qui échouent non pas parce qu'ils ne comprennent pas la
matière, mais parce qu'ils ne maîtrisent pas la langue dans laquelle elle est
enseignée. Ils peinent à lire un énoncé, à rédiger une réponse, à organiser
leur pensée par écrit. Ce constat, répété année après année, m'a conduit à une
conviction profonde. La maîtrise de la langue n'est pas une compétence parmi
d'autres, c'est la condition première de toute réussite scolaire et
professionnelle.
La langue n'est pas simplement un moyen de communication. Elle est l'instrument même de la pensée. Philosophes et scientifiques de toutes les époques ont conçu et exprimé leurs idées à travers elle. Dans la salle de classe, quelle que soit la discipline, la langue d'enseignement est l'outil central de tout apprentissage. Même les mathématiques, souvent perçues comme purement symboliques, exigent une langue précise pour enseigner et comprendre les concepts. Un étudiant qui ne maîtrise pas cette langue est comme un technicien sans ses instruments. Il peut avoir l'intuition, mais il ne peut pas construire. Cette vérité, l'école algérienne d'autrefois la prenait au sérieux. Dès le primaire, les élèves apprenaient la grammaire, le vocabulaire, la conjugaison et l'orthographe avec rigueur. La lecture, la dictée, la récitation et la rédaction faisaient partie de la vie quotidienne. L'analyse grammaticale et logique était un entraînement constant. Comme un athlète qui répète ses mouvements pour gagner en précision et en souplesse, nous travaillions les structures de la langue pour organiser notre pensée et exprimer exactement ce que nous voulions dire. Nos enseignants nous répétaient de commencer par des phrases courtes et simples, sujet, verbe, complément, avant de prétendre à la complexité. Je me souviens encore de nos rédactions. L'enseignant corrigeait chaque copie avec soin et nous attendions sa correction avec impatience. Certaines mentions nous pesaient plus que la mauvaise note. Répétition. Phrase confuse. Et la plus redoutée, hors sujet. On comprenait alors qu'écrire, c'est d'abord penser. C'est cet apprentissage rigoureux qui a permis à notre génération de progresser. Ce que le système actuel a progressivement abandonné, c'est précisément cette rigueur. Et les conséquences sont visibles chaque jour dans nos classes. L'une des causes les plus importantes de cette régression mérite d'être nommée sans détour. C'est le recours croissant au dialecte, du primaire jusqu'au supérieur, pour communiquer entre enseignants et élèves. Le dialecte a toute sa place dans la vie quotidienne. Mais en classe, il dispense l'élève de chercher ses mots dans la langue d'enseignement. Or c'est précisément cette recherche qui forme l'esprit. Dans notre génération, avant de poser ou de répondre à une question en classe, nous construisions des phrases correctes. Cela nous contraignait, mais cela nous forçait à penser avant de parler. C'est cet effort que le dialecte supprime, et avec lui une part essentielle de la formation intellectuelle. Une scène, observée en plein cours, illustre ce glissement mieux que tout discours. Un étudiant interpelle depuis sa place pour répondre à une question. Il commence dans un français très approximatif, celui qu'il a préparé dans sa tête. Puis, quand les mots lui manquent, il bascule vers l'arabe. Et quand l'arabe l'abandonne à son tour, il termine en dialecte, fluide, spontané, libéré. Trois langues en quelques secondes. Ce glissement involontaire dit tout. Cet étudiant ne possède aucune de ces langues assez profondément pour aller jusqu'au bout de sa pensée. Il survit linguistiquement, il ne s'exprime pas. Cette réalité, je l'affronte également dans mes examens. Depuis longtemps, j'ai renoncé aux questions de cours traditionnelles, celles où l'étudiant doit comprendre la question, puis construire lui-même une réponse rédigée. L'expérience a été sans appel. Trop souvent, les copies rendaient des réponses à la limite du compréhensible, parfois franchement indéchiffrables. Non par ignorance du concept, mais par incapacité à le formuler. J'ai donc adopté une autre approche. Je rédige moi-même les réponses, dans un style aussi simple et un vocabulaire aussi élémentaire que possible, et les étudiants n'ont plus qu'à choisir la bonne parmi plusieurs propositions. Ce choix, que j'ai fait pour les aider et pour me faciliter la correction, dit à lui seul tout ce que les chiffres ne disent pas. Quand un professeur de physique en arrive à épargner à ses étudiants l'effort d'écrire une phrase, c'est que quelque chose d'essentiel a été perdu bien avant qu'ils arrivent à l'université. Cette faiblesse ne reste pas confinée à la salle de cours. Elle suit l'étudiant tout au long de son parcours. En tronc commun sciences et technologie, une part significative des échecs est due non à une incompréhension des concepts scientifiques, mais à l'incapacité de lire un énoncé et de rédiger une réponse cohérente. Plus tard, dans la recherche, même des travaux de haute qualité sont régulièrement refusés par des revues internationales, non pour leurs résultats, mais pour une rédaction médiocre. La langue n'est pas séparable de la pensée. Elle en est l'expression et souvent la condition. Trois figures illustrent cette vérité avec éclat. Malek Bennabi, l'un des penseurs algériens les plus importants du XXe siècle, a rayonné bien au-delà de nos frontières grâce à sa maîtrise exceptionnelle du français, qui lui a permis de porter ses idées sur la civilisation à l'échelle mondiale. Barack Obama, quel que soit le jugement que l'on porte sur sa politique, reste l'exemple contemporain le plus frappant d'un homme porté au sommet par la force de sa langue. Sa clarté, son rythme, sa capacité à trouver le mot juste au bon moment ont fait de lui ce qu'il est devenu. Richard Feynman, l'un des plus grands physiciens du XXe siècle, doit une part de sa réputation universelle à son extraordinaire capacité d'expliquer les concepts les plus complexes avec une clarté et une précision qui forçaient l'admiration. Trois univers différents, une même vérité. Sans la langue, le talent reste prisonnier. Et cette réalité concerne tous les métiers, médecin, ingénieur, avocat, journaliste, enseignant. La maîtrise de la langue conditionne non seulement la réussite scolaire, mais l'épanouissement professionnel et social tout entier. La solution n'est pas dans une réforme spectaculaire. Elle commence par une prise de conscience collective. Élèves, parents, enseignants et responsables doivent comprendre ensemble que la maîtrise de la langue n'est pas une matière parmi d'autres, c'est la clé de toute réussite. Et cette maîtrise s'acquiert par les fondamentaux que l'école a progressivement abandonnés, la grammaire rigoureuse, la rédaction régulière, la lecture exigeante, la correction patiente. Des outils simples et éprouvés peuvent prolonger cet apprentissage au-delà de la classe. Un journal scolaire où les élèves écrivent pour être lus, un théâtre scolaire où la langue orale est travaillée et incarnée. Sur scène, on ne peut pas se réfugier dans le dialecte. On cherche ses mots, on les trouve, et on s'en souvient. Des reportages sur des événements locaux qui forcent l'élève à observer, comprendre et restituer avec précision. Ces outils existent. Ils ont fait leurs preuves. Il suffit de la volonté de les réactiver. Il n'y a pas de raccourci. Il n'y a pas de méthode miracle. Il y a un effort conscient, soutenu, partagé, et les résultats finissent toujours par venir. La langue est la première matière de l'école, non pas parce qu'elle figure en tête des programmes, mais parce qu'elle conditionne l'accès à toutes les autres. Tant que nos élèves et étudiants n'en disposeront pas d'une maîtrise solide, de nombreux talents resteront freinés par un obstacle que l'on aurait pu lever bien plus tôt. Chaque phrase bien construite, chaque mot précisément choisi, est une pensée qui devient possible. Et une pensée qui devient possible, c'est un avenir qui s'ouvre. |
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