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La mafiosisation du monde: Une analyse systémique des démocraties contemporaines
par Salah Lakoues De
Palerme à Davos, l'hypothèse Scarpinato. Roberto Scarpinato n'est pas un théoricien du complot.
C'est un magistrat qui a passé trente ans de sa vie à traquer Cosa Nostra aux côtés de Falcone et Borsellino. Aujourd'hui sénateur de la République italienne, il affirme une chose simple et terrifiante : ce n'est plus la mafia qui imite le pouvoir, c'est le pouvoir mondial qui a adopté les méthodes de la mafia. Son concept de « mafiosisation du politique » ne désigne pas une augmentation de la criminalité ordinaire. Il décrit une mutation anthropologique : aux sommets de l'État et de la finance, les ressorts classiques de la gouvernance (loi, transparence, débat public) sont progressivement remplacés par ceux du clan - intimidation des juges, sanctions extrajudiciaires, extorsion déguisée en politique publique, et une communication qui installe l'omertà au cœur des institutions. Cette grille de lecture, nous allons la déployer à travers cinq scandales majeurs des dernières années : Epstein, Qatargate, Pfizergate, McKinsey et Uber Files. Loin d'être des anomalies, ces affaires forment un système. Elles sont les symptômes d'un même mal : l'effacement de l'intérêt général au profit d'un capitalisme mafieux devenu structurel. Les trois piliers de la mafiosisation du politique Avant d'examiner les cas concrets, rappelons les trois mécanismes centraux identifiés par Scarpinato. L'intimidation des juges et la justice à deux vitesses. Autrefois, la mafia assassinait les magistrats (Falcone, Borsellino). Aujourd'hui, le pouvoir préfère les étrangler économiquement : sanctions ciblées, blocage de comptes, campagnes de discrédit médiatique. La juge de la CPI Fatou Bensouda a vu sa carte de retrait désactivée par décret présidentiel américain. En Italie, Scarpinato dénonce les réformes qui suppriment l'abus d'office ou limitent les écoutes - autant de cadenas mis sur les outils anticorruption. L'économie de l'extorsion: quand l'État devient la vache à lait Le pizzo (racket) des parrains siciliens était brutal mais local. La version moderne est infiniment plus sophistiquée : elle capte les fonds publics via des marchés truqués, des cabinets de conseil inféodés et des élus corrompus. La politique devient la « courroie de transmission » entre les mafias « de terrain » et les « cols blancs » affairistes. Le butin ? Les milliards du Plan national de résilience (PNRR) en Italie, les contrats du plan de relance européen, ou tout simplement les budgets ordinaires de l'État. L'omertà 2.0 : la communication comme arme de dissimulation massive L'omertà traditionnelle était un silence imposé par la peur. L'omertà politique contemporaine est active: elle transforme les juges en ennemis, les lanceurs d'alerte en traîtres, et les journalistes indépendants en comploteurs. À cela s'ajoute une opacité délibérée - SMS effacés, réunions secrètes, absence de comptes-rendus - qui empêche tout contrôle démocratique. Avec ces trois piliers en tête, regardons comment ils opèrent dans les grandes affaires récentes. L'affaire Epstein : le laboratoire de l'impunité d'élite L'affaire Jeffrey Epstein n'est pas un simple scandale sexuel. C'est une démonstration grandeur nature de la thèse de Scarpinato. Le « concierge de Davos » au service de la haute mafia mondialisée. Epstein ne fournissait pas seulement des jeunes filles à des milliardaires. Il créait un capital social commun : en compromettant irréversiblement des personnalités politiques, financières et médiatiques, il tissait un réseau d'entraide et de silence. La juge Beryl Howell, qui a supervisé la publication des documents, a parlé d'une « sorte de mafia, avec ses codes, ses rites et ses systèmes de reconnaissance ». La corruption judiciaire comme système En 2008, le procureur fédéral Alexander Acosta signe un accord de non-poursuite incroyablement clément, rédigé en secret, à l'insu des victimes. Epstein plaide coupable à des charges mineures et purge treize mois de prison avec des sorties de travail quotidiennes. En échange, ses puissants complices sont protégés. Cet arrangement de faveur illustre la compromission de la justice au profit des élites. La mort qui arrange : l'omertà institutionnelle Le 10 août 2019, Epstein est retrouvé mort dans sa cellule du Metropolitan Correctional Center de New York. Officiellement un suicide. Mais les caméras de surveillance étaient en panne, les gardiens ont falsifié leurs rondes, et personne n'a été véritablement inquiété. La mort d'Epstein a figé l'enquête et empêché que les noms de ses commanditaires soient révélés. En France, son complice Jean-Luc Brunel a également été retrouvé pendu dans sa cellule parisienne en 2022. Deux suicides « opportuns » qui, pour Scarpinato, portent la marque de l'omertà. Qatargate et Pfizergate : quand le Parlement européen se fait acheter Ces deux affaires montrent que la mafiosisation a gagné le cœur des institutions européennes. Le Qatargate : l'économie de l'extorsion version lobbying d'État. Entre 2021 et 2022, des eurodéputés de premier plan (dont l'Italienne Eva Kaili, vice-présidente du Parlement) sont arrêtés pour avoir reçu des sommes considérables - en liquide, dans des valises - de la part du Qatar, du Maroc et de la Mauritanie. En échange, ils devaient orienter les résolutions du Parlement en faveur de ces régimes. L'ancien eurodéputé Antonio Panzeri, devenu repenti, a décrit un système où les pots-de-vin étaient la monnaie courante. Scarpinato y voit la stricte application de sa thèse : la politique n'est plus qu'une « courroie de transmission » entre intérêts privés (ou étatiques étrangers) et décision publique. Trois ans après le déclenchement de l'affaire, le Parlement européen n'a pas adopté de réformes structurelles pour empêcher la récidive. L'omertà est aussi parlementaire. Le Pfizergate : la privatisation silencieuse de la décision sanitaire L'affaire des vaccins anti-COVID illustre un autre aspect de la mafiosisation : la gouvernance par SMS et par secret. En 2021, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, négocie directement avec le PDG de Pfizer un contrat de 35 milliards d'euros. Ces échanges ont lieu sur des téléphones personnels, via des messages qui disparaissent. La Commission refuse de les communiquer, invoquant des motifs opaques. Le Parquet européen enquête sur des soupçons de favoritisme. Pour Scarpinato, c'est un cas d'école : l'exécutif se soustrait délibérément au contrôle démocratique, impose un marché colossal sans transparence, et l'opinion publique ne peut que constater les faits accomplis. Plus grave : ce mode de fonctionnement devient la norme. McKinsey et Uber Files : l'État capture par les cabinets de conseil Ces deux scandales marquent un palier supplémentaire dans la mafiosisation. Ici, il ne s'agit plus seulement d'acheter des élus ou de cacher des contrats. Il s'agit de privatiser la décision publique elle-même. McKinsey, l'ombre portée sur l'État français. Entre 2018 et 2021, l'État français a multiplié par deux ses recours aux cabinets de conseil privés. McKinsey a obtenu une quarantaine de missions, pour un montant compris entre 28 et 50 millions d'euros, sur des sujets aussi stratégiques que la réforme des retraites, l'assurance chômage, le statut des enseignants ou la stratégie vaccinale contre la Covid. Le rapport sénatorial de mars 2022 a révélé que McKinsey bénéficiait d'un optimisation fiscale agressive - elle n'avait quasiment pas payé d'impôts en France entre 2002 et 2012 - et que ses consultants avaient travaillé bénévolement pour la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron en 2017, sans être déclarés. Des services électoraux non déclarés, suivis de contrats publics massifs. Le Parquet national financier enquête pour blanchiment aggravé, favoritisme et prise illégale d'intérêts. L'association anticorruption Sherpa s'est constituée partie civile. Pour Scarpinato, le mécanisme est limpide : l'État se dépouille lui-même de sa compétence, l'externalise à des firmes privées qui n'ont de comptes à rendre à personne, et accepte de payer cher pour perdre la main. C'est l'économie de l'extorsion retournée contre l'intérêt général. L'Afrique du Sud :McKinsey comme « parrain de l'ombre» Le phénomène n'est pas français. Une étude de l'Université du Sussex (2025) a montré qu'en Afrique du Sud, McKinsey a facilité l'État capture sous la présidence Jacob Zuma. Associée à des cabinets locaux corrompus (Regiments, Trillian), elle a prêté sa crédibilité internationale à des mécanismes de pillage des entreprises publiques Transnet et Eskom. 97 % des dépenses liées à l'État capture passaient par ces structures. McKinsey a fini par plaider coupable aux États-Unis pour violations de la loi anti-corruption (FCPA), acceptant une amende de 122 millions de dollars. Mais l'essentiel, selon Scarpinato, est ailleurs : la firme n'a pas seulement profité de la corruption ; elle en a été l'ingénieur. Elle a affaibli méthodiquement les institutions pour les rendre dépendantes. Uber Files : le lobbying mafieux en action En 2022, la révélation de 124 000 documents internes d'Uber (période 2013-2017) montre une stratégie mondiale de conquête politique. Le PDG Travis Kalanick rencontre personnellement Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie. Macron lui assure qu'il va réformer les lois en sa faveur. Les échanges sont directs, familiers (« Emmanuel »), et les résultats sont immédiats. L'ancienne commissaire européenne Neelie Kroes négocie son entrée au conseil consultatif d'Uber avant même la fin de son mandat - une violation claire des règles éthiques. Pendant son « période de refroidissement », elle milite secrètement pour Uber. La médiatrice européenne Emily O'Reilly parle d'un « masterclass en lobbying ». Uber déploie également des méthodes quasi policières : un « kill switch » qui permet d'effacer à distance les données des ordinateurs en cas de perquisition. Face aux chauffeurs de taxi qui manifestent contre UberPop, l'entreprise instrumentalise la colère sociale pour faire plier les gouvernements. Pour Scarpinato, Uber Files est l'illustration parfaite de la « post-mafia » : on ne distingue plus les criminels des affairistes, les gouvernants des lobbyistes, les ministres des simples courtiers d'influence. La loi devient une variable d'ajustement négociée en privé. La convergence : un seul et même système Mettons en perspective ces cinq affaires. Elles obéissent toutes à la même grammaire: Mécanisme mafieux Epstein Qatargate Pfizergate McKinsey Uber Files. Intimidation, impunité judiciaire Accord Acosta, mort en prison Enquête entravée, peu de condamnations Refus de communication des SMS Enquêtes PNF en cours, lenteur Kill switch, opacité Économie de l'extorsion Chantage sur élites Pots-de-vin en valises Captation du marché vaccinal Captation des marchés publics Captation de la régulation Omertà, communication Silence des complices Absence de réformes au Parlement européen SMS effacés, secret Non-déclaration des consultants Destruction de données. Ce tableau montre une continuité structurelle. Que l'on parle de corruption directe (Qatargate), de chantage systémique (Epstein), de privatisation de l'action publique (McKinsey) ou de lobbying frontal (Uber), c'est toujours le même monde : celui où le pouvoir politique et économique s'affranchit de la loi, élimine ses garde-fous et fonctionne en clans. La spécificité française : une « anomalie démocratique » ? Scarpinato a qualifié la France d'« anomalie démocratique » . Pourquoi ? Parce que c'est le pays d'Europe où la concentration des pouvoirs exécutif, médiatique et économique est la plus forte, et où les contre-pouvoirs sont les plus faibles. L'affaire McKinsey et les Uber Files l'illustrent : un ministre peut rencontrer en privé le PDG d'une multinationale, lui promettre des réformes, et rien ne filtre. Pas de compte-rendu public, pas de registre de transparence, pas de contrôle parlementaire effectif. À cela s'ajoute une protection réciproque : les consultants McKinsey ont travaillé pour la campagne présidentielle, puis l'État leur a confié des missions stratégiques. Les responsables politiques rejoignent des conseils d'administration de firmes qu'ils ont aidées. Les « revolving doors » (portes tournantes) ne sont pas des exceptions ; elles sont la norme. Et Scarpinato de rappeler qu'en Italie, ce genre de mécanisme a été théorisé comme la criminalità del potere - la criminalité du pouvoir. Briser l'omertà moderne La thèse de Scarpinato n'est pas un constat défaitiste. C'est un appel à la lucidité et à l'action. Si le pouvoir est devenu mafieux, ce n'est pas parce que les individus sont intrinsèquement corrompus ; c'est parce que le système capitaliste mondialisé a supprimé les mécanismes qui obligeaient les puissants à rendre des comptes. Les antidotes existent pourtant : Réhabiliter la justice indépendante en la protégeant des sanctions économiques et politiques. Interdire les portes tournantes entre gouvernements et cabinets de conseil. Rendre obligatoire la transparence sur les rencontres entre responsables publics et lobbies. Sanctionner sévèrement toute tentative d'intimidation ou d'entrave à l'enquête. Mais ces réformes supposent une prise de conscience collective. L'omertà moderne, c'est l'indiffération. En lisant ces lignes, vous venez de la briser un peu. Reste à la transformer en action. « Le pouvoir est obscène, disait Plenel en préfaçant Scarpinato. Ob-scenum : ce qui opère hors scène. Le dévoiler est le premier pas vers la honte qui le neutralise. » |
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