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États-Unis : une théocratie en costume-cravate (I)

par Khider Mesloub

Depuis plus de deux siècles, les États-Unis se présentent au monde comme l'incarnation politique achevée de la modernité occidentale. Dans leur propre récit national, ils seraient la terre de la liberté individuelle, de la souveraineté populaire, de la séparation des pouvoirs et de la neutralité religieuse de l'État. Ils se donnent à voir comme l'héritier suprême des Lumières politiques : celui qui aurait réussi à concilier « démocratie » constitutionnelle, pluralisme confessionnel, liberté d'expression et primauté de la raison sur le dogme. L'Amérique aime se penser comme la nation qui aurait définitivement émancipé le politique de la tutelle du sacré.

L'Amérique capturée par les fanatiques religieux

Pourtant, derrière cette représentation officielle soigneusement entretenue par les institutions, les médias dominants et la mythologie patriotique américaine, une autre réalité s'est progressivement imposée. Une réalité beaucoup plus sombre, bien plus inquiétante et infiniment plus révélatrice de l'évolution profonde des États-Unis contemporains. Car l'Amérique actuelle n'est plus simplement un pays où la religion demeure culturellement influente ; elle tend à devenir une société où le religieux structure directement la vie politique, inspire les décisions gouvernementales, façonne les comportements électoraux et prétend définir les normes morales applicables à l'ensemble de la collectivité.

La Bible ne relève plus seulement de la sphère privée : elle pénètre les tribunaux, les campagnes électorales,les programmes scolaires, les discours présidentiels et jusqu'aux orientations diplomatiques de la première puissance mondiale. Des pasteurs influencent ouvertement les choix politiques nationaux. Des organisations religieuses financent des campagnes idéologiques de masse. Des élus invoquent Dieu pour justifier des restrictions de droits fondamentaux. L'élection elle-même prend des allures de croisade morale opposant les « élus » de la nation chrétienne aux supposés ennemis de la civilisation américaine, des candidats démocrates qualifiés de « suppôts de Satan ».

La porosité croissante entre le Bureau Ovale et la chaire du pasteur

La porosité croissante entre le Bureau Ovale et la chaire du pasteur révèle l'ampleur de la dérive théologico-politique américaine. Désormais, le discours religieux ne se contente plus d'accompagner le pouvoir : il prétend l'inspirer, l'orienter et parfois même le légitimer au nom d'une mission prétendument sacrée.

Cette évolution ne constitue ni une anomalie passagère ni une simple excentricité culturelle propre à certains États conservateurs du Sud américain. Elle traduit une mutation beaucoup plus profonde : la montée progressive d'une religion politique de plus en plus radicalisée au cœur même des institutions américaines. Une fraction désormais centrale des élites dirigeantes – politiques, économiques, médiatiques et judiciaires – a basculé dans une vision du monde où le religieux ne doit plus seulement encadrer les consciences individuelles, mais orienter directement la loi, l'école, la justice, la culture, l'ordre social et jusqu'à l'ordre mondial lui-même.

La série d'articles qui commence avec cette contribution se propose précisément d'examiner, en plus d'une dizaine de volets successifs, les multiples dimensions de cette dérive théologico-politique américaine. Chaque article abordera un aspect particulier de cette transformation historique : la captation religieuse du Parti républicain, l'ascension du trumpisme, le rôle stratégique du mouvement évangélique, la montée du nationalisme chrétien, l'expansion idéologique de la « Bible Belt » bien au-delà du Sud conservateur, la progression du dominionisme – cette doctrine prônant la conquête chrétienne des principales sphères de pouvoir – , la conquête idéologique des tribunaux fédéraux par des réseaux conservateurs comme la Federalist Society, la guerre culturelle menée contre l'école et les universités, l'emprise des médias conservateurs, ou encore l'influence des croyances eschatologiques et messianiques sur la politique étrangère des États-Unis et leur lecture des conflits du Proche-Orient. Pris séparément, chacun de ces phénomènes possède sa logique propre ; réunis, ils dessinent le portrait inquiétant d'une Amérique travaillée de l'intérieur par une puissante dynamique théocratique.

Une offensive théocratique de longue haleine

Toute cette série de contributions repose sur un constat central : l'Amérique contemporaine traverse une crise historique de la laïcité politique. La frontière entre César et Dieu, que les Pères fondateurs avaient tenté d'ériger en principe structurant de la République américaine, se fissure chaque année davantage sous la pression combinée du fondamentalisme religieux, du nationalisme identitaire et d'un capitalisme débridé en quête permanente de légitimation morale.

Cette dérive ne s'est pas produite spontanément. Elle est le résultat d'un long travail idéologique, culturel et institutionnel mené depuis plusieurs décennies par la droite évangélique américaine. À partir des années 1970, face aux bouleversements sociaux, culturels et raciaux provoqués par les mouvements pour les droits civiques, la libération des mœurs, le féminisme, la sécularisation de la société et les crises structurelles du capitalisme américain, une vaste contre-offensive conservatrice s'est organisée. Son objectif était clair : reconquérir l'Amérique au nom de Dieu.

Peu à peu, la religion a cessé d'être une simple croyance spirituelle pour devenir un véritable programme politique global. Les églises évangéliques sont devenues des machines électorales. Les télévangélistes se sont mués en entrepreneurs idéologiques. Les médias conservateurs ont fusionné propagande politique et prédication religieuse. Le Parti républicain lui-même a cessé d'être un simple parti conservateur traditionnel pour devenir le principal véhicule institutionnel d'une croisade morale permanente contre la laïcité, les droits sociaux, les libertés culturelles et l'universalisme.

Trump, produit d'une radicalisation théologico-politique

Donald Trump n'a pas inventé cette Amérique fanatisée ; il a servi de détonateur politique à des forces théologico-nationalistes longtemps contenues sous le vernis institutionnel américain.Son ascension politique a agi comme un révélateur brutal. À travers lui et ses ukases, c'est tout un système idéologique longtemps demeuré partiellement souterrain qui a émergé au grand jour : un système où le nationalisme américain se drape de références bibliques, où la vérité scientifique devient suspecte, où l'ignorance se présente comme authenticité populaire, où le pluralisme est assimilé à une décadence morale, où le compromis politique est dénoncé comme faiblesse spirituelle, où la foi sert moins à élever les consciences qu'à discipliner les masses.

Il ne s'agit pas ici d'un réquisitoire contre la religion en tant que croyance personnelle. La foi, lorsqu'elle relève de la conscience individuelle, appartient aux libertés fondamentales les plus légitimes. Une société démocratique authentique doit garantir à chacun le droit de croire, de pratiquer ou de ne pas croire. Le problème commence lorsque la croyance prétend devenir norme collective obligatoire ; lorsqu'elle prétend imposer aux autres sa propre conception des droits, des comportements, du corps et du monde; lorsqu'elle transforme le débat politique en affrontement entre orthodoxie et hérésie.

La question posée n'est donc pas théologique, mais profondément politique : que devient l'Amérique lorsque la foi remplace progressivement la raison dans l'espace public ? Que devient la citoyenneté lorsqu'on demande aux individus d'obéir d'abord à Dieu avant d'obéir à la loi commune ? Que devient la liberté lorsque les institutions publiques se mettent à fonctionner selon des impératifs religieux ? Que devient le pluralisme lorsqu'une partie du pouvoir considère ses adversaires non comme des contradicteurs légitimes, mais comme des ennemis spirituels ?

Ces interrogations dépassent largement le seul cadre américain. Car ce qui se joue aujourd'hui aux États-Unis concerne l'ensemble des pays occidentaux contemporains. Partout dans le monde occidental réapparaissent des formes nouvelles d'identitarismes religieux, de nationalismes sacrés et de politiques fondées sur la peur, le ressentiment, l'obsession identitaire, la désignation d'ennemis intérieurs et le rejet croissant du pluralisme.

Israël : laboratoire du nationalisme messianique et prédateur

Israël constitue, à cet égard, l'une des expressions les plus avancées de cette évolution réactionnaire. Longtemps présenté comme l'unique « démocratie » au Moyen-Orient, l'État israélien voit désormais les courants religieux nationalistes les plus radicalisés occuper une place centrale dans l'appareil d'État. Les partis ultrareligieux et messianiques influencent directement la vie politique, orientent les choix gouvernementaux et imposent progressivement leur vision idéologique de la société, du droit, de l'identité nationale et du conflit régional. Là encore, le religieux cesse d'être une simple croyance privée pour devenir un instrument d'encadrement politique, de mobilisation identitaire et de légitimation du pouvoir.Plus encore, tout porte à croire que cette radicalisation politico-religieuse israélienne exerce une influence considérable sur une partie des droites américaines contemporaines. Les liens idéologiques, financiers, religieux et stratégiques entre le nationalisme chrétien américain et les courants messianiques israéliens n'ont cessé de se renforcer au cours des dernières décennies. Soutien inconditionnel à Israël érigé en devoir biblique, lecture apocalyptique des relations internationales, instrumentalisation politique du religieux, fusion entre identité nationale et mission sacrée : de nombreux thèmes aujourd'hui dominants dans certains secteurs du conservatisme américain entretiennent des affinités profondes avec cette vision théologico-politique israélienne.

L'Occident dénonce les théocraties islamiques mais tolère les fondamentalismes «judéo-chrétiens»

Or, cette dérive théologico-politique américaine suscite, dans les pays occidentaux, une étonnante indulgence. Là où la moindre référence religieuse dans un pays musulman est immédiatement dénoncée comme signe d'obscurantisme, de fanatisme ou de menace pour la « démocratie », l'imprégnation croissante du politique américain par le fondamentalisme chrétien bénéficie d'une remarquable mansuétude médiatique et diplomatique. Des gouvernements occidentaux, notamment la France, qui prétendent défendre partout la laïcité, la neutralité de l'État ou les valeurs libérales ferment largement les yeux lorsque la première puissance mondiale laisse des prédicateurs influencer ses campagnes électorales, lorsque des élus invoquent la Bible pour légiférer, ou lorsque des courants messianiques participent à orienter sa politique étrangère. Cette asymétrie révèle moins un attachement universel à la séparation de la religion et de la politique qu'un rapport de force géopolitique où certaines formes d'emprise religieuse demeurent tolérées, voire banalisées, dès lors qu'elles émanent du cœur du monde occidental.

L'Amérique constitue, dans ce contexte, un laboratoire particulièrement inquiétant : parce qu'elle demeure la première puissance mondiale, qu'elle possède une influence culturelle planétaire, ses fractures intérieures influencent directement l'équilibre politique international. Comprendre la dérive religieuse américaine, ce n'est donc pas seulement analyser les États-Unis contemporains ; c'est comprendre une transformation plus globale du monde politique moderne.

Car lorsque le sacré s'empare du pouvoir, lorsque la foi prétend gouverner les institutions, lorsque le politique se place sous tutelle divine, ce ne sont jamais seulement les libertés individuelles qui vacillent. C'est la possibilité même d'un espace démocratique rationnel qui se trouve menacée. L'histoire l'a montré à maintes reprises : chaque fois que Dieu entre durablement dans le gouvernement des hommes, la liberté finit toujours par être expulsée brutalement de la pièce avant d'être taillée en pièces.