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Cliniques privées: Entre promesse de progrès et bombe à retardement sanitaire ?
par Nabil Mati* Le
secteur privé de la santé en Algérie connaît, depuis quelques années, une
expansion remarquable. Les cliniques se multiplient dans les grandes villes,
portées à la fois par des médecins locaux ambitieux et par des praticiens issus
de la diaspora, désireux d'investir dans leur pays d'origine. Cette dynamique
ouvre progressivement la voie à l'émergence d'un véritable tourisme médical, à
l'image de ce qui existe déjà dans plusieurs pays, notamment en Tunisie ou en
Turquie. C'est une évolution positive, qui pourrait contribuer à renforcer
l'attractivité du pays et à faire entrer davantage de devises en Algérie.
Mais derrière cette évolution prometteuse se dessinent de nombreuses zones d'ombre : scandales étouffés par un silence volontaire ou imposé, pratiques opaques, économie informelle, contrôles insuffisants et patients parfois livrés à eux-mêmes. Face à cette progression rapide, les autorités algériennes et les citoyens sauront-ils faire bloc pour encadrer un secteur devenu stratégique ? À la croisée des chemins, la santé privée algérienne pourrait devenir un véritable levier de développement médical, économique et scientifique. Mais sans régulation claire, sans transparence et sans exigence éthique, elle risque aussi de se transformer en bombe à retardement sanitaire. Tout d'abord, il faut souligner le paradoxe algérien : le pays forme chaque année des milliers de médecins de haut niveau, mais peine à les retenir sur son territoire. Beaucoup sont emportés par les logiques d'une mondialisation qui redistribue les compétences au profit des pays les plus attractifs. Début 2025, près de 7 000 médecins algériens, voire davantage selon certaines sources, exercent en France, où nombre d'entre eux bénéficient d'une reconnaissance qui dépasse largement les frontières de leur pays d'accueil. Ils représentent près de 38,8 % des médecins étrangers dans les hôpitaux publics français, d'après les données de l'Ordre des médecins en France. Un chiffre en constante progression, sans compter ceux qui exercent dans les hôpitaux français sans statut officiel de médecin, sous-payés, dans l'attente d'une régularisation administrative qui tarde à venir. Ce qui change, cependant, c'est l'amorce d'un mouvement de retour. Certains de ces praticiens, forts d'une longue expérience à l'étranger, choisissent désormais de s'installer en Algérie, portés par les appels répétés du président de la République algérienne, Abdelmajid Tebboune, et par des conditions d'installation facilitées. Un signal encourageant, qui invite à son tour d'autres spécialistes à envisager progressivement le même chemin. Ce mouvement de retour, auquel s'ajoute l'investissement de médecins et de financiers locaux, se mesure notamment à la multiplication des cliniques privées en Algérie. Celles-ci proposent des spécialités de plus en plus diverses et s'équipent de matériel sophistiqué afin de prendre en charge les patients dans de meilleures conditions. L'ombre au tableau : quand la rentabilité prend le pas sur le soin Ce que l'on constate malheureusement sur le terrain, à travers de nombreux échanges avec des patients et des professionnels de santé, c'est que ces cliniques attirent une patientèle de plus en plus nombreuse. Beaucoup de patients, lassés des défaillances du service public hospitalier, des délais d'attente interminables, du manque criant de prise en charge, du matériel parfois défaillant et du personnel débordé, se tournent vers le secteur privé. Ces structures sont donc censées offrir une qualité de soins à la hauteur des attentes, d'autant plus que le patient y règle souvent l'intégralité des frais de sa poche. Cependant, il serait réducteur de n'y voir qu'une simple success story. Derrière la façade reluisante de certaines structures se dissimulent malheureusement des pratiques qui interrogent profondément et risquent d'éclabousser l'ensemble de la profession. Le problème n'est pas qu'une clinique se comporte comme une entreprise, cela est légitime et nécessaire pour maintenir l'équilibre financier. Le problème survient lorsque la logique commerciale étouffe la vocation soignante, lorsque le patient devient un simple client à rentabiliser et le médecin un technicien tenu de faire du chiffre, même quand le patient se porte bien. Or le serment d'Hippocrate est sans ambiguïté : la médecine n'a pour seule boussole que le bien-être du patient. Pas le chiffre d'affaires, pas le rendement, pas la concurrence commerciale. Des drames qui interpellent et qu'on étouffe trop souvent Les faits sont là. Ces dernières années, plusieurs incidents médicaux graves ont défrayé la chronique, révélant les failles d'un secteur insuffisamment encadré. Faute de données officielles, car ces chiffres n'existent pas, ou ne sont tout simplement pas rendus publics , c'est sur le terrain que nous avons recueilli ces témoignages, auprès de patients qui ont souhaité garder l'anonymat : des récits de familles meurtries, des histoires qui circulent de bouche à oreille, et des avis laissés sur Google qui, à eux seuls, dressent un tableau préoccupant de certaines pratiques. Dans l'est d'Alger, un patient est décédé des suites d'une fibroscopie de routine dans une clinique pourtant très réputée, un acte censé être sans danger, après que le médecin eut perforé son estomac. Transféré en urgence vers un hôpital public, il n'a pu être sauvé : le mal était fait, trop tard pour réparer l'irréparable. Ailleurs, selon le témoignage d'un spécialiste, certains patients se voient recommander une opération de la cataracte alors que celle-ci ne serait pas réellement nécessaire. Ce n'est qu'après avoir sollicité un second avis médical qu'ils découvrent que l'intervention ne s'imposait pas, l'objectif semblant davantage financier que thérapeutique, au risque même de mettre en péril la vue du patient. Dans une clinique du centre d'Alger, un autre témoignage particulièrement glaçant nous a été rapporté : une patiente de 87 ans, admise pour une simple radiographie de contrôle à la suite d'une légère fissure costale, en serait ressortie avec une fracture de l'épaule. Selon ce témoignage, le personnel de radiologie aurait actionné l'appareil sans s'assurer qu'elle avait bien compris les consignes, alors qu'elle souffrait d'une déficience auditive. La patiente est décédée quelques semaines plus tard. Ces cas ne sont pas isolés. Les avis laissés sur Google par des patients et leurs proches en témoignent avec une éloquence troublante, dressant à eux seuls le portrait d'un malaise qui dépasse les incidents individuels pour révéler les failles structurelles d'un secteur insuffisamment encadré. Ce qui aggrave ces tragédies, c'est le silence qui les entoure. Les familles endeuillées se heurtent souvent à un véritable mur : absence d'accompagnement juridique, opacité des procédures et justice médicale si peu accessible qu'elle décourage toute démarche avant même d'être engagée, malgré l'existence de textes juridiques censés protéger les patients. Alors on se résigne. On invoque le mektoub, ce destin contre lequel on ne peut rien, pour apaiser les cœurs brisés, pour trouver la force de continuer, pour donner un sens à l'insensé. La foi comme seul recours là où le droit fait défaut. C'est humain, c'est compréhensible, mais c'est aussi le signe d'un abandon. Pendant ce temps, la clinique passe au patient suivant. Sans enquête, sans remise en question, sans sanction. La machine tourne. Et le silence, chaque fois, se referme un peu plus vite sur le drame précédent. C'est précisément cette impunité tranquille, non pas toujours délibérée, mais structurelle, qui constitue le véritable scandale. Non pas l'erreur médicale en elle-même, qui existe partout dans le monde, mais l'absence totale de mécanisme pour la reconnaître, pour en assumer les conséquences financières lorsqu'une indemnisation s'impose, la traiter avec transparence et en tirer les leçons nécessaires. Une économie de l'ombre au cœur du secteur privé Au-delà des questions éthiques liées au soin, c'est toute une économie parallèle qui mérite d'être examinée. Les paiements en espèces sans factures y sont monnaie courante, et les sommes en jeu sont loin d'être anecdotiques. D'une simple consultation facturée entre 2 000 et 5 000 dinars, en passant par la nuit d'accompagnement facturée 10 000 dinars, jusqu'aux interventions chirurgicales, la note peut rapidement atteindre des montants considérables, réglés en liquide, sans traçabilité, sans reçu. Nous avons recueilli le témoignage d'un employé exerçant dans une clinique privée très connue, prise d'assaut en permanence et réalisant un chiffre d'affaires de plusieurs milliards de dinars, comptant une cinquantaine de salariés. Son constat est sans détour : ni bulletin de paie, ni contrat de travail. Une situation illégale qui signifie concrètement que ces travailleurs n'existent pas aux yeux de la loi, pas de cotisations sociales, pas de couverture en cas d'accident, pas de droits à la retraite. Des invisibles au service d'une structure qui, elle, affiche pignon sur rue. Ce n'est pas un cas isolé. C'est le symptôme d'un secteur qui s'est développé trop vite, dans les angles morts de la régulation. Face à cela, le contrôle ne doit plus être une option : il doit devenir une priorité absolue, assortie de sanctions réelles et dissuasives. Car tolérer ces pratiques, c'est non seulement cautionner une concurrence déloyale envers les structures qui jouent le jeu, c'est aussi abandonner des travailleurs et des patients à un système sans filet Prévenir plutôt que guérir : la leçon française L'Algérie est encore à temps d'éviter les erreurs que d'autres ont commises avant elle. La France en offre un exemple édifiant. Plus d'un millier de centres de santé privés, créés dans les années 2010 sous statut associatif à but non lucratif pour alléger la pression sur les hôpitaux publics, ont été progressivement récupérés par des montages financiers pour le moins douteux, tombant aux mains de financiers sans scrupules, avant d'être fermés en 2023 ou lourdement sanctionnés au fil de scandales largement médiatisés. Des médecins ont été mis en examen, des directeurs de centres poursuivis, des investisseurs emprisonnés. Depuis, des lois de plus en plus restrictives ont été adoptées pour tenter de freiner l'hémorragie, à la suite de rapports parlementaires accablants. Ce que la justice française a mis des années à démanteler, c'est un système où la santé des patients était devenue une simple variable d'ajustement au service de la rentabilité. Mais dans ces sombres affaires médicales en France, un élément mérite d'être salué : le rôle décisif des patients. Sans hésitation, ils ont alerté les autorités compétentes, et celles-ci ont répondu avec une réactivité à la hauteur de l'enjeu. C'est précisément cette chaîne vertueuse, un citoyen vigilant, des autorités à l'écoute, une justice qui agit, qui a permis de mettre fin aux dérives avant qu'elles ne deviennent irréversibles. C'est là tout le message pour l'Algérie : la régulation ne peut pas reposer sur les seules institutions. Elle se construit aussi par le bas, par des patients informés de leurs droits, par des familles qui osent parler, par une société civile qui refuse de se taire. Un secteur de santé sain est celui où chaque acteur, soignant, patient, régulateur, joue pleinement son rôle, et où personne, quel que soit son statut, ne se croit au-dessus de ses responsabilités. Les autorités doivent par ailleurs sanctionner sévèrement quiconque ose jouer avec la santé des citoyens. L'Algérie a cette chance rare de pouvoir apprendre sans avoir à subir. Le secteur privé y est encore jeune, les structures en cours de consolidation, et les marges de manœuvre réglementaires existent. Mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. Plus le secteur grossit sans cadre contraignant, plus le risque de voir émerger une oligarchie financière capable de peser sur les décisions locales et de faire prévaloir ses intérêts sur l'intérêt général devient réel, rendant toute régulation ultérieure d'autant plus difficile et coûteuse. Mieux vaut poser les garde-fous aujourd'hui, pendant que le chantier est encore en cours, que de devoir un jour démanteler ce qu'on aurait laissé dériver. Une chose est certaine: Le tourisme médical, avec tout ce qu'il peut apporter en matière d'entrée de devises et de rayonnement pour le pays, ne pourra réellement se développer que lorsque l'État aura fait le ménage dans le secteur, en imposant un contrôle rigoureux, des règles claires et des sanctions exemplaires contre toutes les dérives, qu'elles soient financières ou sanitaires. Car, en matière de santé, rien ne peut prévaloir sur la sécurité, la dignité et la confiance du patient. *Enseignant - Université Paris 8, formé à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales en anthropologie, et responsable d'une clinique dentaire privée en France. |
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