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Quand le blocus d'Ormuz renforce la puissance énergétique américaine
par Khider Mesloub Depuis
des années, les États-Unis ne dépendent plus directement du détroit d'Ormuz
pour leur approvisionnement ni pour leurs exportations pétrolières. Cette
réalité marque une transformation historique majeure de leur position
énergétique mondiale. Durant plusieurs décennies, notamment après les chocs
pétroliers des années 1970, la sécurité du Golfe persique constituait pour
Washington un impératif stratégique vital : l'économie américaine demeurait
alors fortement dépendante des hydrocarbures moyen-orientaux, et toute
perturbation du trafic maritime dans le détroit d'Ormuz menaçait directement sa
stabilité économique intérieure.
La révolution énergétique américaine et le déclin stratégique d'Ormuz Cette configuration a profondément changé au cours des quinze dernières années sous l'effet de la révolution des hydrocarbures non conventionnels. Grâce à l'exploitation massive du pétrole et du gaz de schiste, les États-Unis sont devenus l'une des premières puissances énergétiques mondiales, à la fois productrice et exportatrice. Leur dépendance structurelle au pétrole du Golfe s'est considérablement réduite. L'essentiel de leurs approvisionnements énergétiques provient désormais de leur propre territoire, du Canada ou d'autres partenaires du continent américain. Quant à leurs exportations pétrolières et gazières, elles transitent principalement par les terminaux du golfe du Mexique et non par les routes maritimes du Golfe persique. Dans ces conditions, un blocus du détroit d'Ormuz ne pénaliserait pas directement les États-Unis, dont l'approvisionnement et les exportations énergétiques ne dépendent plus structurellement des hydrocarbures du Golfe persique. En revanche, les grandes économies asiatiques, fortement dépendantes des hydrocarbures du Moyen-Orient, seraient immédiatement exposées à de graves tensions énergétiques et industrielles.La Chine, l'Inde, le Japon ou encore la Corée du Sud importent une part considérable de leur pétrole depuis les monarchies du Golfe. Pour ces puissances industrielles, le détroit d'Ormuz demeure une artère énergétique vitale. Son interruption provoquerait des tensions immédiates sur leurs chaînes d'approvisionnement, leurs coûts industriels et leur sécurité énergétique. À l'inverse, les États-Unis disposent aujourd'hui d'une autonomie énergétique relative qui les protège largement d'une rupture matérielle directe des flux pétroliers transitant par le Golfe. Le choc pétrolier comme levier de puissance géoéconomique Or, dans un système économique mondial interconnecté, les hydrocarbures obéissent à une dynamique de marché étroitement intégrée, de sorte que toute perturbation majeure dans le Golfe entraîne mécaniquement une flambée des prix internationaux du pétrole et du gaz. Cette hausse des prix possède également une autre dimension souvent sous-estimée : elle tend simultanément à renforcer la position des grandes puissances exportatrices d'énergie.Or, les États-Unis figurent désormais parmi les principales d'entre elles. Dans ce contexte de hausse durable des cours du pétrole et du gaz, les producteurs américains de pétrole de schiste et les exportateurs de gaz naturel liquéfié voient leurs marges et leur compétitivité internationale augmenter fortement. Plus les prix mondiaux montent, plus l'exploitation des hydrocarbures américains devient rentable, y compris dans des gisements auparavant jugés trop coûteux. Cette dynamique favorise particulièrement les grandes compagnies énergétiques américaines ainsi que l'expansion des exportations vers l'Europe et l'Asie. La crise ukrainienne a déjà fourni une illustration de ce phénomène. La rupture progressive entre l'Europe et les hydrocarbures russes a entraîné une augmentation massive des exportations américaines de gaz naturel liquéfié vers le marché européen. Les tensions géopolitiques ont ainsi contribué à renforcer le rôle énergétique international des États-Unis. Une crise prolongée dans le détroit d'Ormuz produirait des effets comparables à une échelle encore plus vaste. Plus les approvisionnements du Golfe deviendront instables, vulnérables ou coûteux, plus de nombreux pays importateurs chercheront à diversifier leurs fournisseurs afin de réduire leur exposition géopolitique. Dans cette stratégie de diversification, les États-Unis apparaissent comme un fournisseur relativement stable, disposant de capacités d'exportation considérables et d'infrastructures énergétiques en expansion continue. L'instabilité chronique du Moyen-Orient ne constitue plus pour Washington un handicap stratégique comparable à celui qu'elle représentait au XXe siècle. À l'époque où l'économie américaine dépendait directement du pétrole du Golfe, toute perturbation régionale menaçait immédiatement ses intérêts vitaux. Aujourd'hui, la situation s'est inversée :un choc pétrolier mondial peut désormais renforcer les intérêts énergétiques et commerciaux des États-Unis en favorisant une hausse durable des prix des hydrocarbures et l'expansion de leurs exportations. Crise d'Ormuz et recomposition des rapports de force énergétiques mondiaux C'est dans ce cadre que nous formulons la thèse suivante : un blocage prolongé du détroit d'Ormuz renforcerait objectivement la position énergétique américaine dans l'économie mondiale. Une raréfaction partielle du pétrole du Golfe sur les marchés internationaux, combinée à une flambée durable des prix, augmenterait mécaniquement l'attractivité des hydrocarbures américains. Les importateurs européens et asiatiques, soucieux de sécuriser leurs approvisionnements, seraient incités à accroître leurs achats auprès des producteurs américains, même à des coûts plus élevés. Même dans l'hypothèse d'une réouverture du détroit sous contrôle iranien assortie de droits de passage élevés, les effets structurels resteraient potentiellement favorables aux exportateurs américains. L'instauration d'un péage stratégique sur l'une des principales routes énergétiques mondiales contribuerait à maintenir durablement des prix élevés ainsi qu'un climat d'incertitude logistique. Dans un marché mondial extrêmement sensible à la stabilité des flux énergétiques, cette situation pourrait encourager une partie croissante des acheteurs internationaux à réduire leur dépendance au Golfe persique au profit de fournisseurs jugés plus sûrs ou politiquement moins risqués, au premier rang desquels figureraient les États-Unis. Dès lors, la question du détroit d'Ormuz dépasse largement le cadre régional du conflit entre l'Iran et ses adversaires. Elle touche à une recomposition beaucoup plus profonde des rapports de force énergétiques mondiaux. Le contrôle des routes maritimes, la sécurisation des approvisionnements et la redistribution des marchés du pétrole et du gaz constituent aujourd'hui des enjeux centraux de la compétition géoéconomique internationale. Dans cette nouvelle configuration, les États-Unis apparaissent moins comme une puissance vulnérable aux crises du Golfe que comme un acteur susceptible de transformer l'instabilité énergétique mondiale en levier supplémentaire de consolidation de sa puissance géoéconomique. En conséquence, le blocus du détroit d'Ormuz comme sa réouverture sous contrôle tarifaire iranien serviraient, dans les deux cas, les intérêts énergétiques des États-Unis. À cet égard, àen croire les discours officiels, Trump prétend vouloir négocier avec Téhéran et rétablir la libre circulation dans le détroit d'Ormuz. Or, à chaque fois que l'hypothèse d'un accord paraît se rapprocher, il torpille lui-même les négociations par de nouveaux bombardements contre l'Iran, révélant ainsi que la prolongation du conflit et le maintien du blocage du détroit d'Ormuzservent davantage les intérêts géostratégiques et économiques du capital américain qu'une résolution rapide de la crise.Plusieurs médias internationaux ont d'ailleurs relevé le décalage croissant entre les déclarations diplomatiques américaines et la poursuite des opérations militaires contre l'Iran. Symptomatiquement, les États-Unis ont repris leurs frappes contre le sud de l'Iran ce mardi 27 mai au moment même où Washington affirmait poursuivre les négociations avec Téhéran, alimentant ainsi les accusations iraniennes de violation de la trêve. Hydrocarbures, industrie de l'armement et capitalisme militarisé américain En dernière analyse, les tensions autour du détroit d'Ormuz n'auront pas uniquement bénéficié aux exportateurs américains d'hydrocarbures. Elles auront également contribué à renforcer l'ensemble de l'appareil militaro-industriel étatsunien. Cette guerre contre l'Iranaura stimulé l'expansion des dépenses militaires, la production d'armements, les contrats sécuritaires et les dépendances stratégiques des alliés régionaux de Washington. Elle aura également favorisé l'expansion spectaculaire du budget militaire américain, appelé à passer de moins de 1 000 milliards de dollars à plus de 1 500 milliards à l'horizon 2027. Cette hausse historique des dépenses de défense traduira moins une simple réponse conjoncturelle aux crises géopolitiques qu'un approfondissement de la militarisation structurelle du capitalisme américain et du poids croissant du complexe militaro-industriel dans l'économie des États-Unis. En outre, du fait de la montée des risques géopolitiques, les monarchies du Golfe intensifieront leurs achats d'équipements militaires, de systèmes antimissiles, de technologies de surveillance et d'armements sophistiqués auprès des industriels américains. Dans cette configuration, la crise iranienne prolongée aura constitué non seulement un facteur de consolidation de la puissance énergétique des États-Unis, mais également un puissant levier de soutien au complexe militaro-industriel américain. De ce fait, derrière les discours officiels sur la sécurité régionale et la stabilité internationale, la crise d'Ormuz aura participé plus profondément à une dynamique de militarisation du capitalisme américain, où intérêts énergétiques, expansion militaire et logique d'accumulation économique se seront mutuellement renforcés. En conclusion, contrairement aux analyses des « experts »médiatiques occidentaux annonçant unedéroute américaine au Moyen-Orient, le capital des États-Unis sortira, comme lors des précédentes guerres menées par Washington, renforcé de ce conflit contre l'Iran. Force est de constater que les deux principaux piliers du capitalisme militarisé américain les hydrocarbures et l'industrie de l'armement auront tiré d'importants profits financiers de cette guerre délibérément prolongée. Trump, en agent zélé du capital américain, aura exécuté avec virtuosité la mission que lui avaient assignée ses maîtres. À ce titre, à défaut du prix Nobel de la paix qu'il convoitait tant, Trump mériterait au moins celui de la rentabilisation impériale des conflits. |
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