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Artemis II : une rétro-innovation technologique à l'ombre d'une débâcle géopolitique
par Jamal Mimouni*
Alors
que l'effervescence médiatique autour de la mission Artemis
II vers la Lune s'estompait lors de son amerrissage réussi ce samedi 11 avril,
il est utile de présenter un bilan lucide de ce que cela représente tant
scientifiquement qu'intellectuellement. Sous le vernis des images 4K et de la
rhétorique du « retour pour rester », le programme Artemis
se révèle être une itération bureaucratique et singulièrement médiocre de
l'épopée du programme Apollo des années soixante. Celui-ci avait une forte
coloration idéologique dans le cadre de la Guerre Froide et ne s'en cachait pas
: prouver la supériorité du système capitaliste sur le système communiste.
Aujourd'hui, dans un contexte où l'image internationale de l'Amérique de Trumptente de se reconstruire après la débâcle de sa guerre
criminelle contre l'Iran, le théâtre lunaire de la NASA sert de paravent
commode, même s'il y a eu un télescopage des agendas, le planning d'Artemis étant connu de longue date. Cette coïncidence fut
exploitée à des fins de propagande, comme le montre la réception triomphale de Trump réservée à l'équipage à leur retour.
I. Cinquante and après Apollo, une Pâle Copie Pour comprendre l'échec scientifique et de rupture d'Artemis, il faut revenir au discours de John F. Kennedy à la Rice University en 1962 qui avait lancé ce défi solennel : «Nous choisissons d'aller sur la Lune... non pas parce que c'est facile, mais parce que c'est difficile.» C'était le «fasttrack» du programme Apollo, une mobilisation totale pour une réussite audacieuse. En 1968, avec une technologie que nous qualifierions aujourd'hui de préhistorique, la mission Apollo 8,l'équivalent d'Artémis II et qui précéda le lancement d'Apollo11, réalisait une première : dix orbites complètes d'un vaisseau spatial habitué autour de notre satellite naturel. L'ordinateur de bord fonctionnait avec une mémoire de seulement 74 ko, soit la taille d'un petit fichier texte Word, et avait une puissance de calcul dérisoire. Puis en juillet 1969, et pour tous les Algériens qui s'en souviennent de la diffusion en direct de l'alunissage d'Apollo11, et dont je suis un d'entre eux, nous avions vécu une page d'or de l'histoire. Pourtant, en 2026, avec un ordinateur de bord Orion 20 000 fois plus puissant, la NASA nous livre Artemis II, une mission qui n'est qu'un simple «flyby» (survol) à haute altitude de la Lune. Refaire Apollo 8, mais en moins bien, sans même l'audace de l'insertion orbitale, et pour un coût pharaonique de quelque 32 milliards de dollars jusqu'en 2025, n'est pas un exploit. Là où Apollo était porté par une nécessité idéologique de Guerre Froide qui imposait des résultats, Artemis est porté par une bureaucratie qui impose des processus même sous la prétention légitime de tester de nouvelles technologies. Les magnifiques photos rapportées durant le survol ne sont que l'ornement d'un programme qui a troqué l'ambition pour le spectacle et qui n'est en fait que l'héritage trahi d'Apollo. Il reste bien sur la suite, la réalisation de la station spatiale lunaire et peut-être même son exploitation des ressources minérales locales. Toutefois, vu l'échelle des temps que cela implique, l'écourtement, voire l'annulation pure et simple du programme à une certaine étape par la NASA ou le Congrès n'est pas à écarter. II. Le Triomphe du Décorum sur la Science Les photos de l'éclipse « lunaire » Le sensationnalisme de la NASA a atteint des sommets avec la diffusion de photos de l'éclipse vues depuis Orion et autres «selfies» lunaires. D'un point de vue strictement astronomique, appeler cela une éclipse est une manipulation sémantique : Une éclipse exige l'alignement de trois corps célestes tels que le Soleil, la Lune et la Terre comme pour le cas des éclipses lunaires et solaires sur Terre. Ce que l'équipage a vu n'est qu'une occultation banale de deux corps (le Soleil masqué par la Lune vu du vaisseau). C'est un événement que les satellites en orbite terrestre observent chaque jour et que les sondes automatiques autour de la Lune comme le Lunar Reconnaissance Orbiter (LRO), Chandrayaan-2 ou la sonde sud-coréenne Danuri documentent de manière routinière depuis des années. Prétendre qu'il s'agit d'unexploit est une insulte au bon sens. De même, le record de distance humaine dont se gargarise la NASA, quelques milliers de kilomètres au-delà de l'orbite d'Apollo 13 qui a atteint les 401.000 km de la Terre, soit 1.5% plus loin, n'est qu'une conséquence mécanique d'une trajectoire de «libre retour» choisie par excès de prudence, et non par volonté d'exploration lointaine. Quant au choix d'un équipage entièrement civil, incluant des profils diversifiés, c'est une opération de relationspubliques brillante mais peu convaincante. En effet, ce message de diversité conçu sous le mandat du Président Biden peine à masquer le jingoïsme et le racisme systémique qui persistent au sein de lestablishment américain. On envoie des civils parce que le vol a été rendu «sûr» et «confortable», un peu comme lorsque la Navette Spatiale a commencé à envoyer des «touristes» une fois que le risque semblait maîtrisé, avant que les catastrophes de Challenger et Columbia ne les rappellent à la réalité. L'un des arguments majeurs pour justifier l'établissement d'une base lunaire permanente au pôle sud par Artemis est la recherche d'eau. Pourtant, la preuve de glace exploitable reste dubitative. Il n'a été détecté qu'un excès de neutrons, signe de présence d'hydrogène, mais pas nécessairement d'eau sous forme de glace solide. L'extraction et le raffinage du régolithe lunaire dans des conditions cryogéniques seront extrêmement difficiles et coûteux, pour une ressource qui, rappelons-le, si elle existe, est non renouvelable. III. Le Naufrage de la Gateway et un Horizon Martien Evanescent L'annulation officielle de la partie Gateway du programme en avril 2026, juste avant le lancement d'Artemis2, a été le coup de grâce pour la cohérence d'Artemis, même si cette immense station spatiale lunaire a été critiquée dès sa genèse. Un critique l'a d'ailleurs caractérisée comme «une station spatiale autour d'une autre station spatiale [la Lune]», n'offrant aucun progrès réel par rapport à l'ISS. Terry Virts, ancien astronaute, l'avait qualifiée de «péage inutile». Qu'il ait fallu vingt ans pour réaliser que cette structure était un appendice inutile et dangereux pour les équipages en raison des radiations dans l'espace et les transferts incessants, d'équipages que son montage et son exploitation impliquerait, démontre la sclérose de la bureaucratie de la NASA. C'est ici que le nom de Robert Zubrin et sa stratégie «Mars Direct» deviennent cruciaux. Le plan de Zubrin, ce génial ingénieur qui s'est fait un nom dans la stratégie de l'exploration spatiale dès les années 90, qui préconisait d'aller directement sur Mars depuis l'orbite terrestre puis d'utiliser les ressources martiennes pour le retour, a été délibérément ignoré. Parce que son plan était probablement quoique risqué, trop efficace, pas assez budgétivore, et n'utilisait pas assez le «savoir-faire» et le hardware hérité des sous-traitants traditionnels de Washingtonbasé en partie sur la technologie du programme de Navette Spatiale des années 80. Le programme Artemis a en effet été «packagé» dès sa genèse comme un programme «Moon to Mars» via la Gateway, uniquement pour obtenir les crédits du Congrès, qui n'aurait jamais financé un simple retour lunaire à hauteur de 30 milliards de dollars. Le glissement sémantique est alors achevé : après avoir promis Mars, la NASA s'est enlisée dans la bureaucratie lunaire. Mars est désormais repoussé à un horizon réaliste de 2045 ou 2050. Le calendrier d'Artemis a été cyniquement avancé pour que le premier alunissage se déroule avant la fin du mandat de Trump, transformant une mission scientifique en trophée pour le narcissique occupant de la Maison Blanche. La prochaine mission Artemis III a été quant à elle rétrogradé en février 2026 à un simple essai «à vide» en orbite terrestre, et il faudra attendre 2029 avec la missionArtemis IV pour voir un premier alunissage depuis la mission Apollo 17 en 1972. V. Conclusion En conclusion, le programme Artemis apparaît comme une entreprise timorée, dont les succès médiatiques ne sauraient masquer la faiblesse scientifique et la paucité stratégique. C'est une répétition médiocre d'Apollo, qui ne propose aucun progrès réel vers Mars, laissant le champ libre à d'autres puissances comme la Chine qui progressent sans l'hubris et le sensationnalisme américain. Artemis restera comme le grand spectacle offrant du décorum pour masquer son incapacité à franchir de nouvelles frontières, et malgré le splash fort réussi il faut le dire dans l'Océan Pacifique du vaisseau Orion, et présenté prétendument comme une deuxième victoire « totale » de l'Amérique Trumpienne après celle sur l'Iran. Nous conclurons sur cette note d'optimisme de la bouche de Christina Koch, astronaute de la mission Artemis II, qui s'est illustrée par le coup de maitreconsistant à déployer en orbite le drapeau d'un pays Africain, le Ghana, pays qu'elle a connu lors d'un programme d'échange dans sa jeunesse. Elle s'exclamaà son retour: « Ce qui m'a frappée n'était pas nécessairement la Terre elle-même, c'était toute la noirceur qui l'entourait. La Terre était juste ce canot de sauvetage suspendu sans être dérangé dans l'Univers », concluant par un message adressé à l'humanité, comme un pied de nez à l'Amérique du MAGA: « Il y a une chose nouvelle que je sais désormais : Planète Terre, vous êtes un équipage ». *Directeur de l'Unité de Recherche en Médiation Scientifique, CERIST, Constantine |
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