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Livres :
Mille histoires diraient la mienne. Récit de Malika Rahal, Editions Barzakh, Alger 2025, 301 pages, 1 400 dinars Assez originale comme démarche. En tout cas, chez nous, bien que certaines œuvres mémorielles, déjà publiées, flirtent -souvent sans le savoir- avec le genre sans se douter qu'ils se sont prêtés comme Malika Rahal au jeu de l'ego-histoire, telle que l'a définie l'historien Pierre Nora en 1987 dans un ouvrage collectif: «Expliciter, en historien, le lien entre l'histoire qu'on a faite et l'histoire qui vous a fait». Malika Rahal en propose une version plus personnelle et littéraire, qu'elle rapproche de l'autobiographie. L'enjeu est de savoir d'où parle l'historienne et de s'imposer la même exigence que celle qu'elle impose aux témoins qu'elle interroge dans le cadre de ses recherches. L'histoire du temps présent est en effet largement basée sur le recueil de témoignages, de souvenirs, et pourquoi pas d'anecdotes et en tant que telle laisse une certaine place à l'émotion et au récit de soi. L'exercice ego-historique ou autobiographique semble donc tout indiqué pour une historienne du temps présent. Pour elle, à mon avis, l'exercice est peut-être plus facile. Grâce à sa formation et à son expérience mais surtout, me semble-t-il, en raison de ses racines... multiples. Elle le dit clairement : «Je suis issue d'une famille très bizarre, avec une branche du Nebraska, une branche d'Algérie, et beaucoup d'oncles et tantes qui racontent souvent les mêmes événements, mais avec chacun leur expérience différente. [Ce sont] des histoires que j'ai entendues raconter au fil du temps, dans des versions qui ont évolué. Finalement, j'ai expérimenté des choses en famille avant de les apprendre d'une façon théorique, notamment le fait qu'on n'est pas obligé de chercher le vrai et le faux, de déterminer là où les gens se trompent ou mentent. On peut s'intéresser à la façon dont ils déforment une histoire au fil du temps, car cela nous renseigne sur l'époque où l'on est et sur les motivations du moment du récit» Son autobiographie mêle histoire personnelle et familiale à l'histoire de l'Algérie contemporaine. Et, son écriture navigue entre les deux registres, essayant de trouver le juste équilibre entre le récit personnel et la rigueur de l'historienne. Presque ! Car, peut-être, tellement habitée par l'Algérie. Au final, avec elle, on voyage à travers le temps présent, analysant (du moins, elle tente de le faire) les évènements vécus et/ou racontés. Grâce à elle, on découvre que ses récits sont des éléments d'une histoire collective : celle de l'Algérie, bien sûr, mais aussi celle de la société française, et même des États-Unis, tous participant d'une mémoire commune. Au final, on découvre, dans son récit, quelques éléments clés de sa personnalité : une mal-vie dans une société française qui a beaucoup de mal à affronter son passé colonial (« je suis une enfant flouée de la migration ») ; sa quête permanente, depuis l'enfance, de la langue arabe, la redécouverte de ses racines algériennes même les plus anodines... et une passion pour l'histoire du pays (l'Algérie) à partir de l'indépendance. Car, pour elle, « notre histoire ne s'arrête pas à la colonisation ni à la guerre d'indépendance. Les décennies qui ont suivi - la construction de l'État, l'école, le socialisme, les années 1980 et 1990 - sont elles aussi pleines de sens et d'expériences à raconter. Il y a encore tant à explorer, à écrire et à décrire » L'Auteure : Malika Rahal est née en 1974 à Toulouse (France) dans une famille d'immigrés, algérienne par son père, Abdelkader Mohieddine Rahal, et états-unienne par sa mère, Sheryl Ann Ehlers. Côté paternel, la famille gravite autour de la ville de Nedroma, à l'ouest de l'Algérie. Côté maternel, on a le Nebraska. Donc, Algéro-Franco-Américaine. Elle sera confrontée au racisme dès l'installation de sa famille dans le sud-ouest de la France. L'Algérie gardera pour elle le goût de l'adolescence et de l'indépendance. Jusqu'aux années 1992-2002 (décennie rouge). Elle n'y reviendra qu'après 2003. Entre-temps, elle s'approprie l'histoire de son pays, apprend l'arabe, et gardera la Palestine chevillée au corps. Elle est docteure et agrégée d'histoire, directrice de recherche au Cnrs (France). Elle dirige, depuis janvier 2022, l'Institut d'histoire du temps présent (Ihtp). Auteure de plusieurs ouvrages dont « Ali Boumendjel, une affaire française, une histoire algérienne » (2011) et « Algérie 1962 : une histoire populaire » (2022). Table des matières : Abréviations/ Introduction/ Ouverture/ Chapitre (11)/ Bibliographie Extraits : « Les bourreaux latino-américains avaient eux-mêmes appris leurs méthodes d'enlèvement, de disparition forcée et de torture des bourreaux français » (p 21), « Lors de la bataille d'Alger, il est plus facile de faire disparaître un Algérien qu'un Français » (p 28), « Alors que dans la presse et le débat public en France, on phantasme beaucoup sur les Algériens qui voudraient des « excuses » ou des réparations en espèces sonnantes et trébuchantes... Quasiment tous (note : les Algériens, en Algérie) ont en revanche demandé la « vérité » sur le sort de la personne (note : enlevée durant la bataille d'Alger) et la localisation du corps. C'est tout » (p 33), « Dans l'exil des utopies de cette décennie des années 1980, les blessures de ces batailles anciennes se rouvraient, je crois, douloureusement » (p 90), « Cela fait des années que les gouvernements français successifs manipulent une xénophobie dont les digues achèvent aujourd'hui de sauter » (p 146), « Dans les colonies de peuplement, l'aspiration européenne à installer une population sur des terres lointaines puis à y créer une entité politique à leur main s'accompagne du besoin d'éliminer les habitants qui les peuplent déjà » (p 258). Avis : Voilà une manière assez originale (et attractive) d'écrire ses « mémoires ». En fait, un gros flot de souvenirs (et d'anecdotes) de vie... qui nous transportent à travers le monde (France, Usa, Algérie, Palestine...)... une historienne « habitée » par l'Algérie... et aussi par l'histoire contemporaine, celle du présent. Aussi, des leçons de méthodologie... peut-être très utiles à nos jeunes et futurs historiens. Très belle couverture. Une photo qui en dit long et tout : Malika et sa Mamy (1977) Citations : « Les historiens du temps présent se trouvent constamment à la limite entre les vivants et les morts, et sont parfois pris dans l'urgence de travailler plus vite que la mort. Comme l'illustre cette promenade, l'histoire du temps présent relie les historiens et les témoins, les vivants et les morts, en rendant les limites entre eux plus floues » (p 24), « Chez les migrants ou les exilés, la cuisine rend présents les lieux absents » (p 42), « La cuisine des migrants crée une géographie du placard, avec ses ingrédients venus de loin » (p 43), « Comme les objets ou les photographies, les lieux provoquent chez un témoin une remémoration plus précise, plus foisonnante, au point de parfois faire manquer de temps pendant une rencontre » (p 93), « Il faut du temps aux enfants pour comprendre que leurs parents et leurs grands-parents ont une histoire » (p 104), « Le métier d'historiens, fait de voyages et de discussions, et les efforts linguistiques auxquels il oblige au fil de la vie, ainsi que les obsessions qu'il nourrit, permettent de retisser des liens et de consolider des ancrages » (p 120), « Tenir » un entretien de plusieurs heures nécessite d'avoir l'esprit libre pour garder la concentration et la capacité de relance » (p 176), « Toute biographie peut viser à illustrer une loi générale, ou à révéler un contexte historique ; elle peut proposer un cas limite, ou enfin nourrir une réflexion sur l'interprétation ou sur la mise en récit d'une vie. Chaque entreprise biographique peut contenir toutes les dimensions à des degrés divers » (pp 193-194), « Les Européens choisissent leur nation, mais les universitaires européens définissent les nations des autres, comme au temps des colonies, parce que ce temps des colonies dure encore » (p 252), « Le « butin de guerre » n' était pas la langue française, comme le disait Kateb Yacine ; le gain le plus précieux de l'Indépendance était l'État » (p 259), « Il faut être historienne de l'histoire contemporaine du pays dans son entier pour saisir la valeur de certaines anecdotes » (p 276). Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres. Essai de Alice Cherki. Editions Barakh, Alger 2016, 370 pages, 950 dinars. (Fiche de lecture déjà publiée en novembre 2019.Voir in www.almanach-dz.com/histoire/bibliothèque d'almanach) Elle est loin, très loin de ces « nouveaux » intellectuels médiatiques (d'ici et d'ailleurs) « qui ne savent rien de la guerre et qui la pratiquent, qui n'ont aucune expérience, même viscéralement, quelles que soient leurs performances de ce qu'est le décentrement, le « messianisme » dirait Derrida, ou le « désert du désert ». Une position où elle se reconnaît comme personne et comme analyste. Plus simplement, elle est, en fait, profondément humaine, totalement universelle et entièrement Algérienne Déjà, au début des années 50, s'était précisé, pour elle, le sentiment que la France et les Français étaient étrangers à l'Algérie. Fin 54-début 55, étudiante en médecine, à Alger, fréquentant l'association de André Mandouze, alors professeur de Lettres, proche de Boualem Oussedik, de Daniel Timsit, de Pierre Chaulet, de Saïd Hermouche (un des premiers étudiants à prendre le maquis), de Janine Belkhodja... et de F. Fanon, elle était déjà convaincue que « l'Indépendance de l'Algérie était souhaitable et inévitable ». Elle soutient la lutte de libération nationale : formation d'infirmiers, approvisionnement en médicaments, collecte et diffusion de tracts, résistant face aux étudiants pro-Algérie française, antisémites et « machos »... Détail important, un soutien qui ne relevait d'aucun « militantisme », mais plutôt et surtout d'un « engagement avec une participation active ». Non pour réaliser un « tout idéal », pour défendre « la Cause », mais pour que s'inscrive une différence... relative, mais essentielle à ses yeux : Que les Algériens colonisés sortent de la situation coloniale, que les filles aillent à l'école et autres mutations. De l'humain, de l'universel et de l'Algérianité avant tout. Elle nous raconte donc, à travers douze années de vie, son itinéraire, non de façon linéaire (« un travail fastidieux ») mais au fil de ses souvenirs retrouvés (parfois difficilement, le temps assassin ayant parfois « silencié » la mémoire) dans un mélange de lieux et de temps, donnant encore plus de suspens à ce qui va être dit le paragraphe ou le jour suivant. A chaque page, on (re) découvre, avec elle, un moment de vie. Donc, pas un récit historique mais une « traversée », « une lettre, littéralement la lettre en souffrance à partir de laquelle viennent se former des mots ou des paroles qui s'adressent à un autre, intérieur ou extérieur ». Avec, bien sûr, des pointes d'humour, un esprit critique très finement ciselé (réglant, au passage, quelques « comptes » : en fait, elle dit, tout simplement, directement, ses « quatre vérités » « à ceux qu'elle aime »... et « à ceux qui ne l'aiment pas ») et quelques « révélations ». Soixante-dix pages d'annexes dont trois merveilleux textes : le premier sur son père, « L'homme au profil andalou » (Chèvrefeuille étoilée, 2007); le second, « Fille d'Alger » (Bleu Autour, 2012) et le troisième, « Qui êtes-vous, madame la France ? » (Gallimard, 2007), les trois documents publiés dans des ouvrages collectifs (français) dirigés par Leïla Sebbar. L'Auteure : Psychiatre, psychanalyste, essayiste. Née à Alger en 1936, renvoyée de l'école publique à l'âge de 4 ans alors élève en maternelle, par les autorités « pétainistes » et pro-nazies de l'époque, parce que « juive », étudiante à la fac' d'Alger durant les années 50. Part active (en Algérie, en France, en Tunisie, en Rda...) dans la lutte pour l'Indépendance (elle parle surtout de « guerre contre la France », ce qui est un concept à mieux et à plus approfondir par nos historiens). A collaboré avec F. Fanon, à Blida et en Tunisie. Vit et travaille à Paris depuis 1965, mais revient très régulièrement à Alger. Auteure de plusieurs ouvrages dont « Frantz Fanon, portrait » édité en 2000 aux Editions Le Seuil ainsi qu'à Alger et elle écrit dans de nombreuses revues. Séjourne plusieurs fois par an en Algérie dans le cadre de commémorations, de manifestations et de formation... Extraits : « Les Allemands ont très peu de curiosité pour les Maghrébins, pas assez orientaux pour leurs fantasmes » (p 43), « Ai-je raison de rappeler l'antisémitisme massif des Européens d'Algérie si occulté de nos jours ? En lieu et place, on clame l'antisémitisme des musulmans maghrébins. Il existe, certes, essentiellement lié à la confusion entre sionisme et judaïsme, au conflit israélo-palestinien et à la ségrégation larvée des enfants de banlieue » (p 48), « Je peux nommer ce qui me fascine à travers les années chez certains hommes : leur haine du lien qui leur fait entreprendre tous azimuts, et peu après déconstruire, détruire même. Cela ne concerne pas seulement les artistes, mais aussi des hommes politiques - et, pour ces derniers, je dirais surtout. » (p 50), « Il y a, en France du moins, un énorme tapage autour des juifs qui partent pour Israël, pas un mot sur ceux, nombreux, qui en reviennent « (p 171). Avis : Emouvantes, captivantes... confessions. Accompagnées d'un amour réel, profond... et fou (et « jamais déçue par l'Algérie ») pour le pays natal, pour la terre des ancêtres. Toujours moudjahida, forcée à un certain « exil », car refusant de se plier au « diktat » d'un article exhortant à demander la nationalité algérienne « pour services rendus à la Révolution », elle dont ses ancêtres, issus de l'antique diaspora et des Berbères judaïsés, ont habité l'Algérie depuis plus de deux mille ans. Elle a reçu la nationalité algérienne par décret présidentiel du 13 novembre 2012. Pour la première fois, je relis un ouvrage juste après l'avoir lu. Non pour mieux comprendre des thèses ou des points de vue ou des appréciations, jamais osées ou originales, mais pour apprendre. Citations : « La série télévisée, de préférence policière, a pour effet de suspendre l'angoisse, de la suspendre seulement » (p 46), « On s'engage au nom de ce qui va être différent sans qu'il s'agisse d'idéologie. Lutter, combattre même pour un changement que l'on estime nécessaire, n'implique pas que l'on y mette tous ses espoirs ou que l'on s'y perde ; il suffit d'espérer seulement qu'à l'issue du combat s'inscrive une différence » (p 123), « L'identité n'est pas un précipité chimique ; si l'on peut parler d'identité, c'est un index tendu vers ce qui vient, est à venir, se transforme, laisse des traces. Assigner à un sujet une identité est le propre du nationalisme et même de l'intégrisme. Dire « je suis » est un franchissement de cet assujettissement et se fait à partir de multiples identifications toujours en mouvement et toujours à venir » (p 154), « Un livre, une fois écrit et livré aux lecteurs, on l'oublie. A la différence d'un enfant » (p 193). |
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