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Du Golfe à Gaza: La fin de l'ordre américain et la bataille pour le futur du Moyen-Orient

par Salah Lakoues

Le Moyen-Orient est entré dans une phase de bascule historique. La guerre de Gaza, les tensions avec l'Iran, la militarisation croissante du Golfe et la reconfiguration des rapports de puissance mondiaux ne constituent pas une succession d'événements isolés.

Ils révèlent l'effondrement progressif de l'ancien ordre régional construit sous hégémonie américaine et l'émergence d'un nouvel équilibre encore instable, où se confrontent deux visions radicalement opposées de l'avenir de la région. D'un côté, une logique de guerre permanente portée par la militarisation des rapports régionaux, la fuite en avant sécuritaire et la volonté de maintenir le Moyen-Orient dans un état de tension chronique afin de préserver certains équilibres stratégiques hérités de l'après-guerre froide. De l'autre, une logique de stabilisation portée notamment par l'Arabie saoudite de Mohammed ben Salmane, fondée sur une conviction simple mais décisive : aucun projet de puissance durable ne peut survivre dans un environnement régional livré à la guerre permanente. MBS semble avoir compris une réalité fondamentale que beaucoup d'acteurs extérieurs continuent d'ignorer : la géographie finit toujours par imposer ses lois à la politique. L'Arabie saoudite ne peut ni déplacer l'Iran, ni construire sa transformation historique dans un Golfe transformé en champ de bataille permanent entre grandes puissances. C'est cette lecture stratégique qui explique le rapprochement avec Téhéran sous médiation chinoise, la recherche de désescalade régionale et la volonté saoudienne de conditionner toute normalisation avec Israël à la création d'un État palestinien viable et reconnu internationalement. Car Riyad a désormais intégré une donnée essentielle : sans règlement de la question palestinienne, aucune architecture de sécurité durable ne pourra émerger au Moyen-Orient.

La guerre de Gaza a d'ailleurs profondément modifié les équilibres diplomatiques mondiaux, renforçant le soutien international à la cause palestinienne et révélant l'ampleur de la crise morale et politique qui traverse l'ordre international actuel. À l'inverse, d'autres acteurs régionaux semblent avoir fait le choix d'une stratégie beaucoup plus offensive et interventionniste.

Les Émirats arabes unis apparaissent aujourd'hui comme un acteur ambigu des recompositions régionales

Derrière le discours de modernisation et de stabilité, Abou Dhabi mène une politique d'influence agressive s'étendant de la Libye au Soudan, de la Corne de l'Afrique au Sahel, tout en consolidant un rapprochement stratégique majeur avec Israël après les Accords d'Abraham.

Dans de nombreuses capitales arabes et africaines, cette politique est perçue comme une stratégie de fragmentation régionale davantage alignée sur des logiques sécuritaires occidentales que sur les intérêts d'une stabilité collective arabe. Les manœuvres diplomatiques dilatoires des Émirats sur la question palestinienne, leur ambiguïté face aux crises régionales et leur volonté de se positionner comme puissance autonome adossée aux nouvelles architectures sécuritaires israélo-occidentales alimentent désormais une méfiance croissante dans plusieurs espaces du monde arabe et africain. Le paradoxe est alors saisissant : au moment même où plusieurs puissances du Golfe comprennent que leur survie dépend de la stabilité régionale, certaines dynamiques continuent d'alimenter la fragmentation du Moyen-Orient. Or dans un monde marqué par la transition multipolaire, la crise énergétique mondiale et le déplacement des centres de puissance vers l'Asie, toute déstabilisation prolongée du Golfe menace désormais bien plus que la région elle-même : elle menace l'équilibre économique et stratégique mondial.

La guerre de Gaza et la recomposition de l'ordre mondial : vers une centralité incontournable de la question palestinienne

Un conflit local aux résonances systémiques. Ce qui se joue aujourd'hui au Moyen-Orient, et en particulier à Gaza, dépasse largement le cadre d'un énième épisode du conflit israélo-palestinien. Nous assistons à une crise systémique où s'entrecroisent la transition de l'ordre mondial, le déplacement du centre de gravité stratégique vers l'Indo-Pacifique, la fragilisation progressive de l'hégémonie américaine et la transformation du Moyen-Orient en espace de recomposition géopolitique mondiale. La guerre agit comme un révélateur brutal : elle montre que l'ordre international issu de l'après-guerre froide est en crise, et que la question palestinienne, loin d'être un dossier secondaire, redevient un axe structurant des équilibres régionaux et mondiaux.

La question palestinienne, de la périphérie au centre

Le conflit a produit un effet politique majeur : il a replacé la Palestine au cœur de la diplomatie internationale. Une dynamique de reconnaissance diplomatique s'est accélérée, avec une majorité d'États membres de l'ONU reconnaissant désormais l'État palestinien. Plusieurs pays occidentaux eux-mêmes ont rejoint ce mouvement, illustrant une évolution significative des équilibres.

Mais cette évolution ne se limite pas à un geste symbolique. Elle traduit une réalité plus profonde : la guerre a renforcé la perception que l'absence de solution politique durable alimente un cycle récurrent d'instabilité régionale et internationale. Dans cette configuration, le Moyen-Orient apparaît comme un espace où s'entrecroisent plusieurs dynamiques : rivalité stratégique entre Israël et l'Iran, repositionnement des États-Unis vers l'Indo-Pacifique, recomposition des stratégies des monarchies du Golfe, fragmentation des équilibres sécuritaires traditionnels.

Dès lors, la question palestinienne n'est plus périphérique. Elle devient un point de cristallisation permanent des tensions régionales. Chaque escalade à Gaza ou en Cisjordanie agit comme un déclencheur : mobilisation politique dans le monde arabe et musulman, tensions diplomatiques entre grandes puissances, polarisation des opinions publiques mondiales, fragilisation des projets de normalisation régionale. C'est ce caractère cyclique qui rend la question palestinienne structurelle pour la stabilité du système international.

Le Golfe, acteur clé de la recomposition

La fin d'une équation sécuritaire ancienne

Pendant des décennies, l'ordre régional du Golfe reposait sur une équation simple : les États-Unis garantissaient la sécurité des monarchies contre les menaces régionales (Iran, Irak, instabilités révolutionnaires) en échange d'un accès privilégié au pétrole et d'une intégration dans l'architecture financière du dollar. Cet ordre produisait une dépendance sécuritaire presque totale.

Mais le basculement américain vers l'Asie bouleverse cet équilibre. Les monarchies du Golfe comprennent désormais que Washington ne veut plus supporter indéfiniment le coût politique, militaire et financier du contrôle permanent du Moyen-Orient. Le retrait d'Afghanistan, les hésitations américaines face aux attaques contre les installations pétrolières saoudiennes en 2019, ou encore la volonté américaine de réduire son exposition militaire directe ont profondément marqué les élites du Golfe.

Une diversification stratégique prudente

L'Arabie saoudite, longtemps pilier absolu du dispositif américain, tente aujourd'hui une stratégie d'autonomisation prudente. Elle ne rompt pas avec Washington, mais elle diversifie ses partenariats : rapprochement avec la Chine, dialogue tactique avec la Russie dans l'OPEP+, réouverture diplomatique avec l'Iran sous médiation chinoise, rééquilibrage avec la Turquie. Ce mouvement traduit une intuition stratégique majeure : le monde unipolaire touche à sa fin.

Le Qatar adopte une stratégie différente mais complémentaire

Doha ne cherche pas la domination régionale classique ; il cherche la centralité diplomatique en devenant un médiateur permanent (Hamas, Talibans, échanges d'otages). Sa force provient moins de sa puissance militaire que de sa capacité à parler à tous les acteurs simultanément. Oman, de son côté, maintient une neutralité stratégique et sert de canal discret entre l'Iran et les États-Unis, cherchant avant tout à empêcher l'effondrement de l'équilibre régional. Bahreïn et le Koweït, plus fragiles, redoutent d'être absorbés par une confrontation qui les dépasserait.

La contradiction fondamentale avec Israël

Ainsi apparaît une contradiction fondamentale entre Israël et une partie du Golfe : Israël tend structurellement à maintenir un niveau élevé de conflictualité régionale pour justifier son rôle d'avant-poste américain ; l'Arabie saoudite, en revanche, a désormais besoin d'un minimum de stabilisation régionale pour assurer sa transition post-pétrolière. Le projet Vision 2030 exige sécurité des routes énergétiques, confiance des investisseurs, stabilité des marchés, intégration logistique régionale, développement technologique et coopération internationale durable. Une guerre régionale permanente ruinerait cette mutation.

C'est pourquoi Riyad lie de plus en plus clairement toute dynamique de normalisation avec Israël à une perspective politique crédible pour les Palestiniens. Cette position n'est pas uniquement idéologique : elle est géopolitique. Sans règlement de la question palestinienne, aucune architecture de sécurité régionale ne peut être durable.

Israël, la guerre comme instrument de réactivation stratégique

Le risque de déclassement

Israël occupe une position paradoxale. D'un côté, sa doctrine sécuritaire repose sur une logique de supériorité militaire et de dissuasion régionale. De l'autre, son environnement stratégique dépend largement du soutien des États-Unis et de la centralité du Moyen-Orient dans les priorités américaines. Or le basculement progressif vers la rivalité avec la Chine modifie cette équation. Le risque pour Israël n'est pas un abandon immédiat, mais une perte progressive de centralité dans la hiérarchie impériale américaine – une menace existentielle pour un État dont la puissance repose sur ce soutien.

C'est ici que la logique de guerre permanente prend tout son sens. Dans cette nouvelle configuration mondiale, la guerre cesse d'être seulement une contrainte sécuritaire : elle devient un instrument de réactivation stratégique. Plus le Moyen-Orient est instable, plus il redevient incontournable pour Washington. Plus les tensions régionales s'intensifient, plus les États-Unis sont contraints de réinvestir diplomatiquement, militairement et financièrement la région. Et plus Israël retrouve sa fonction centrale d'avant-poste régional.

Un État structuré par la guerre*

Cette dynamique s'ancre dans la nature même de l'État israélien comme État fortement militarisé. L'appareil sécuritaire ne constitue pas simplement une institution parmi d'autres : il organise l'ensemble de la société. L'armée structure la reproduction des élites, influence les choix économiques, oriente l'innovation technologique et façonne l'organisation politique. Le service militaire obligatoire, la mobilisation permanente des réservistes, le poids du complexe militaro-technologique, tout cela produit une société où l'état d'alerte devient une condition normale de fonctionnement.

Dans ce cadre, la guerre devient également une économie. L'industrie militaire irrigue la recherche, stimule les exportations technologiques et sécuritaires, et alimente une partie importante du modèle économique israélien. Plus la conflictualité régionale augmente, plus le complexe sécuritaire renforce son poids politique et économique.

La convergence avec le complexe militaro-industriel américain

Cette logique de guerre permanente s'articule également avec les intérêts du complexe militaro-industriel américain. Chaque escalade militaire justifie de nouveaux budgets, accélère la production d'armes, renouvelle les stocks et stimule les profits de l'économie de guerre. Les conflits régionaux deviennent ainsi des mécanismes d'accumulation économique.

L'Iran, le temps et le détroit d'Ormuz – les limites de la stratégie de guerre permanente

L'Iran comme adversaire asymétrique

Cette stratégie rencontre aujourd'hui une limite majeure : l'Iran. Contrairement aux guerres précédentes menées contre des États affaiblis ou fragmentés, l'Iran dispose d'une profondeur territoriale, d'une capacité industrielle militaire autonome, d'un appareil étatique solide et d'une stratégie asymétrique fondée sur le temps long.

Or le temps constitue précisément le problème central pour Washington et Tel-Aviv. Les États-Unis et Israël peuvent soutenir une guerre courte et technologiquement dominée. Mais une guerre longue produit épuisement logistique, coût budgétaire massif, tensions sur les stocks militaires, instabilité politique intérieure, fatigue des opinions publiques, et perturbations des marchés financiers mondiaux. Dans le cas américain, la question électorale devient fondamentale

L'Iran l'a parfaitement compris : sa principale arme stratégique est sa capacité à transformer un conflit rapide en guerre d'usure régionale.

Le détroit d'Ormuz, levier de dissuasion iranien

C'est ici qu'apparaît le rôle central du détroit d'Ormuz. Une part considérable des exportations pétrolières et gazières mondiales y transite. Même sans fermeture totale, une simple militarisation durable du passage suffit à provoquer une onde de choc mondiale : explosion des prix énergétiques, perturbation des chaînes logistiques, inflation mondiale, tensions financières, ralentissement économique global. L'Iran n'a même pas besoin de bloquer complètement Ormuz. La capacité crédible de perturber durablement le trafic constitue déjà une arme de dissuasion stratégique majeure.

Le Golfe pris en tenaille

C'est précisément ce qui inquiète profondément les monarchies du Golfe. Si les bombardements américains et israéliens visaient massivement les infrastructures énergétiques iraniennes, la probabilité d'une riposte iranienne contre les infrastructures du Golfe deviendrait extrêmement élevée. Raffineries, ports pétroliers, terminaux gaziers, pipelines, usines de dessalement et plateformes offshore deviendraient des cibles vulnérables. Une telle escalade pourrait faire basculer le monde au bord d'une crise économique et financière mondiale.

Le paradoxe central – la victoire immédiate comme fragilisation historique

À court terme, une régionalisation du conflit pourrait permettre à Israël de maintenir la centralité stratégique du Moyen-Orient dans les priorités américaines. La région redeviendrait immédiatement incontournable. Les États-Unis seraient contraints d'y consacrer d'immenses ressources. Dans cette logique, Israël pourrait considérer ce résultat comme une victoire stratégique immédiate.

Mais cette victoire pourrait contenir les conditions mêmes d'une fragilisation historique future. Une société organisée autour de la guerre permanente finit par voir la logique sécuritaire absorber progressivement toutes les autres dimensions : économie, cohésion sociale, légitimité politique et capacité d'adaptation stratégique. À long terme, la militarisation permanente peut produire fatigue démographique, polarisation interne, isolement diplomatique, dépendance accrue au soutien extérieur, épuisement économique et crise de légitimité internationale.

La guerre permanente peut donc renforcer un État à court terme tout en affaiblissant progressivement ses bases historiques à moyen et long terme.

Deux logiques en collision

Le véritable affrontement qui traverse aujourd'hui le Moyen-Orient oppose deux logiques historiques.

D'un côté, une logique sécuritaire militarisée, héritée de l'ordre américain post-guerre froide, où la guerre structure les équilibres régionaux. C'est celle qu'Israël tente de réactiver pour empêcher son déclassement.

De l'autre, une logique géoéconomique émergente, portée notamment par plusieurs États du Golfe, qui cherchent à transformer la région en espace de connectivité commerciale, énergétique et financière reliant l'Asie, l'Afrique et l'Europe.

Le Moyen-Orient devient ainsi l'un des principaux laboratoires de la transition vers le monde multipolaire. Et c'est précisément cette transition historique qui rend la situation actuelle si dangereuse : chaque guerre locale risque désormais de produire des conséquences systémiques mondiales.

Dans ce cadre, la question palestinienne – que certains avaient cru pouvoir marginaliser – redevient un facteur systémique. Sans solution politique durable, le conflit restera un foyer récurrent de tensions globales, car il agit simultanément sur la stabilité régionale, la sécurité énergétique mondiale, la légitimité du système international, les relations Nord-Sud et l'équilibre diplomatique entre grandes puissances.

Ainsi, la guerre à Gaza n'est pas seulement un conflit local : elle est devenue le révélateur des limites de l'ordre international actuel et le symptôme d'une recomposition mondiale dont nous ne voyons encore que les premiers soubresauts.

*Le Quotidien d'Oran.7/05/2026

Israël, État prétorien : La guerre, fructueuse affaire de survie Par Khider Mesloub.