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Réalité et perspectives de la chaîne du froid en Algérie

par Abdelkader Otsmane*

L'Algérie vit aujourd'hui une transformation profonde de son agriculture. Les filières stratégiques comme la pomme de terre, les agrumes, les produits laitiers, les viandes blanches et la pêche connaissent une croissance importante des volumes produits. Cependant, derrière cette dynamique agricole se cache une faiblesse structurelle majeure : l'insuffisance de la chaîne du froid et des capacités nationales de stockage frigorifique.

Cette problématique représente désormais un enjeu économique, alimentaire et stratégique pour le pays, notamment dans un contexte marqué par : La lutte contre les pertes post-récolte, la stabilité des prix, la sécurité alimentaire, et le développement des exportations hors hydrocarbures.

Une agriculture en forte croissance :

Selon les données publiées par le secteur agricole algérien et relayées par les organismes officiels, la production annuelle des agrumes en Algérie a fortement progressé ces dernières années.

Production nationale des agrumes en Algérie

Saison agricole Production estimée

2022-2023         Plus de 15 millions de quintaux

2023-2024         Plus de 18 millions de quintaux

2025-2026         Près de 18 millions de quintaux

«Ces chiffres ont été communiqués par le ministère de l'Agriculture et les représentants de la filière agrumes».

Superficie consacrée aux agrumes

Environ 80 000 hectares sont consacrés à la culture des agrumes en Algérie.

L'extension des plantations est estimée à environ 5 000 hectares supplémentaires par an ces dernières années.

La campagne agricole 2025-2026 en Algérie confirme les progrès réalisés dans plusieurs filières. La production nationale d'agrumes est estimée à près de 18 millions de quintaux, soit environ 1,8 million de tonnes, avec des bassins historiques comme les wilayates suivantes Blida, Skikda, Mostaganem, Relizane et Mascara, auxquels s'ajoutent désormais des régions sahariennes comme El Oued, Adrar et Ouargla.

La pomme de terre, quant à elle, demeure l'un des piliers stratégiques de l'agriculture nationale avec une production annuelle avoisinant 5 millions de tonnes. Des wilayas comme El Oued, Aïn Defla, Mostaganem et Mascara jouent un rôle central dans l'approvisionnement du marché national.

Cette progression de la production nécessite mécaniquement une modernisation accélérée des infrastructures de conservation dans des plateforme frigorifiques.

Un déficit important en capacités frigorifiques

Les estimations disponibles indiquent que l'Algérie dispose actuellement d'environ 3 à 4 millions de mètres cubes de capacités frigorifiques, répartis entre : Les plateformes publiques, Les chambres froides agricoles, Les opérateurs privés, Les entrepôts commerciaux, Et les installations agroalimentaires.

Le défi stratégique de la chaîne du froid en Algérie

Les pertes post-récolte représentent aujourd'hui un enjeu économique majeur pour l'agriculture algérienne. En l'absence d'une chaîne du froid moderne et performante, les pertes agricoles augmentent considérablement.

À l'échelle mondiale :

• Pays développés : 5 à 10 % de pertes post-récolte

• Afrique du Nord : 20 à 35 %

• Zones chaudes sans infrastructures frigorifiques : jusqu'à 40 %

En Algérie, les pertes de fruits et légumes sont souvent estimées entre 20 et 30 %, soit plusieurs milliards de dinars perdus chaque année.

Face à cette réalité, le développement des infrastructures frigorifiques devient une priorité nationale.

Niveau nécessaire pour l'Algérie :

Pour atteindre un standard méditerranéen moderne d'ici 2035, l'Algérie devrait viser :

Fruits & légumes : 5 à 6 millions m³

Pommes de terre : 3 à 4 millions m³

Surgelé & export : 2 à 3 millions m³

Viandes & lait : 2 millions m³

Objectif global à horizon 2035 :

Entre 12 et 15 millions de m³ de capacité frigorifique. Cela signifie que la capacité nationale actuelle devrait être multipliée par 3 à 4 fois.

Les principaux besoins aujourd'hui concernent :

• les grandes plateformes logistiques,

• le pré-refroidissement à la récolte,

• l'automatisation des infrastructures,

• le froid certifié pour l'export,

• le transport frigorifique,

• les hubs agro-logistiques régionaux.

Les déficits les plus importants se situent notamment dans :

• le Sud agricole (El Oued, Adrar),

• les zones orientées vers l'export,

• les ports logistiques.

Le développement de la chaîne du froid n'est plus seulement une question logistique : c'est un levier stratégique pour la sécurité alimentaire, la réduction des pertes et la compétitivité agricole de l'Algérie.

Le pays compterait entre 3 000 et 5 500 installations frigorifiques de tailles très variables. Une grande partie de ces infrastructures demeure cependant ancienne, énergivore et parfois insuffisamment adaptée aux normes modernes de stockage.

Selon les chiffres communiqués par le ministère du Commerce algérien en 2021, l'Algérie comptait :

2 984 chambres froides recensées

1 860 entrepôts déclarés

Une capacité totale de stockage de :

3,5 millions m³ pour les chambres froides

6,4 millions m³ pour les entrepôts

Ces infrastructures étaient déclarées comme conformes à la réglementation et opérationnelles.

Le ministère expliquait que ces installations servent principalement à la régulation du marché alimentaire, la conservation des produits agricoles, la stabilisation des prix hors saison, la réduction de la spéculation.

Par ailleurs, l'État a lancé plusieurs programmes pour augmenter les capacités frigorifiques :

- Projet national de 50 entrepôts frigorifiques (capacité prévue : 350 000 m³) confié à Frigomedit ;

- Nouveaux financements bancaires sans intérêts pour les agriculteurs souhaitant construire des chambres froides de 300 à 5 000 m³.

Or, les besoins réels du pays sont nettement supérieurs.

Pour la seule filière de la pomme de terre, les besoins nationaux de stockage sont estimés entre 2,5 et 4 millions de mètres cubes afin de réguler les marchés, soutenir les réserves stratégiques et développer l'exportation.

Concernant les agrumes, les besoins modernes sont évalués entre 800 000 et 1,35 million de mètres cubes.

En intégrant les produits laitiers, les viandes, les produits halieutiques et les produits surgelés, les besoins globaux de l'Algérie pourraient atteindre entre 8 et 15 millions de mètres cubes à l'horizon 2035. Autrement dit, le pays accuse aujourd'hui un déficit structurel pouvant atteindre plusieurs millions de mètres cubes de stockage frigorifique.

Un retard par rapport aux standards internationaux

Comparée aux grands pays agricoles méditerranéens, l'Algérie reste encore très en retard.

Le volume frigorifique disponible est estimé à environ 0,08 à 0,1 mètre cube par habitant, alors que :

L'Espagne dépasse 1 mètre cube par habitant,

La Turquie dispose de plus de 15 millions de mètres cubes,

Et plusieurs pays européens atteignent des ratios dix à quinze fois supérieurs.

Ce déficit a des conséquences directes sur :

Les pertes agricoles, la qualité des produits, les fluctuations saisonnières des prix, et la compétitivité à l'export. Les pertes post-récolte des fruits et légumes en Algérie sont souvent estimées entre 20 et 30 %, contre moins de 10 % dans les pays disposant de chaînes logistiques modernes.

Le rôle stratégique du froid dans la sécurité alimentaire :

La chaîne du froid n'est plus aujourd'hui un simple outil de stockage. La chaîne du froid constitue aujourd'hui un pilier stratégique de la souveraineté alimentaire nationale ainsi qu'un levier majeur de     la nouvelle politique agricole voulue et annoncée par le Président de la République, Monsieur Abdelmadjid Tebboune, lors de son allocution devant une assemblée réunissant les hauts cadres de l'État et les membres du Gouvernement algérien.

Le stockage frigorifique permet notamment :

D'assurer la disponibilité des produits toute l'année, de stabiliser les prix sur les marchés, de protéger les revenus des agriculteurs, de limiter le gaspillage, et de soutenir les capacités d'exportation.

Le programme SYRPALAC (Système de Régulation des Produits Agricoles de Large Consommation) qui est un dispositif algérien créé en 2008 pour stabiliser le marché de la pomme de terre, permet à l'État de stocker une partie de la production lors des périodes de surproduction, puis de la remettre sur le marché lorsque l'offre baisse afin d'éviter les fortes fluctuations des prix.

Fonctionnement

- Achat ou stockage des excédents de production pendant les récoltes abondantes

- Conservation dans des entrepôts frigorifiques

- Réinjection progressive sur le marché lors des périodes de pénurie ou de hausse des prix

Le défi énergétique et technologique :

Le programme a été mis en place après l'effondrement des prix de la pomme de terre en 2008. Il a ensuite été reconduit chaque année par le ministère algérien de l'Agriculture. Cependant, les experts considèrent que les capacités actuelles restent insuffisantes face à la croissance rapide de la production agricole.

Le développement massif du froid industriel implique également d'importants défis énergétiques.

Les besoins nationaux futurs pourraient dépasser 100 MW frigorifiques pour les seules productions agricoles stratégiques.

Cela impose :

Une amélioration de l'efficacité énergétique, le recours au solaire dans les régions sahariennes, l'automatisation des installations, l'utilisation de fluides frigorigènes modernes, et le développement de la maintenance spécialisée.

Le Sud algérien représente à cet égard un immense potentiel, notamment dans les wilayas d'El Oued, Adrar, Ouargla et Illizi, où la production agricole progresse rapidement.

Vers une nouvelle stratégie nationale du froid

L'Algérie semble aujourd'hui engagée dans une nouvelle phase d'investissement dans les infrastructures frigorifiques. Plusieurs programmes publics et privés ont été lancés ces dernières années afin de renforcer :

Les chambres froides agricoles, les plateformes logistiques, les centres de conditionnement, et les infrastructures destinées à l'exportation.

Toutefois, les spécialistes estiment qu'une véritable stratégie nationale intégrée du froid reste nécessaire.

Cette stratégie devrait inclure : une cartographie nationale des besoins, des hubs régionaux spécialisés, le développement du transport frigorifique, l'intégration des ports et plateformes logistiques, la formation technique, et l'encouragement des investissements privés.

Une opportunité économique majeure

Au-delà de la sécurité alimentaire, la chaîne du froid représente également une opportunité économique considérable. Le développement d'un réseau moderne pourrait :

Réduire fortement les pertes agricoles, améliorer la qualité des produits, augmenter les exportations hors hydrocarbures, créer des milliers d'emplois qualifiés, et soutenir l'industrialisation agroalimentaire.

Dans un contexte mondial marqué par les changements climatiques et les tensions alimentaires, la maîtrise de la chaîne du froid devient un facteur clé de compétitivité des nations agricoles.

Perspectives économiques :

Pour l'Algérie, le défi est immense, mais les perspectives le sont tout autant.

Le développement de la chaîne du froid ne constitue pas uniquement un projet technique ou agricole. Il représente un véritable levier de croissance économique capable d'avoir un impact direct sur le Produit Intérieur Brut (PIB) de l'Algérie.

Aujourd'hui, une part importante de la valeur agricole nationale est perdue chaque année à cause :

Des pertes post-récolte, du manque de stockage, des ruptures logistiques, et de l'insuffisance du transport frigorifique.

Dans certaines filières, notamment les fruits et légumes, les pertes peuvent atteindre 20 à 30 % de la production. La réduction de ces pertes grâce à une chaîne du froid moderne permettrait de récupérer plusieurs centaines de milliards de dinars de valeur marchande chaque année.

L'impact économique serait multiple.

D'abord, l'amélioration des capacités de conservation stabiliserait les marchés et réduirait les fluctuations brutales des prix. Cette stabilité renforcerait le pouvoir d'achat des consommateurs tout en sécurisant les revenus des agriculteurs et des industriels.

Ensuite, le développement des infrastructures frigorifiques favoriserait l'émergence d'une véritable industrie agroalimentaire nationale (transformation des fruits et légumes, production de jus et concentrés, produits surgelés, logistique alimentaire, Exportation conditionnée).

Cela créerait un important effet d'entraînement sur plusieurs secteurs :

Bâtiment industriel, énergie, transport, maintenance,

Équipements frigorifiques, emballage, et services logistiques.

Le potentiel en matière d'emplois est également considérable. Le développement d'une chaîne du froid moderne nécessitera : des ingénieurs, des frigoristes, des techniciens, des logisticiens, des spécialistes en automatisation, et des opérateurs qualifiés.

Des milliers d'emplois directs et indirects pourraient ainsi être créés à travers l'ensemble du territoire national, notamment dans les régions agricoles du Sud et des Hauts-Plateaux.

Sur le plan macroéconomique, une meilleure maîtrise de la conservation alimentaire permettrait aussi :

De réduire les importations saisonnières, d'augmenter les exportations hors hydrocarbures, et d'améliorer la balance commerciale du pays.

À moyen terme, le développement d'une chaîne du froid performant pourrait devenir l'un des piliers de la diversification économique de l'Algérie, en accompagnant la transition vers une économie davantage fondée sur : l'agriculture moderne, L'industrie agroalimentaire, et la logistique régionale.

Pour conclure :

Dans un monde où la sécurité alimentaire devient un enjeu stratégique mondial, la chaîne du froid apparaît désormais comme une infrastructure aussi essentielle que les routes, les ports ou les réseaux énergétiques.

Pour l'Algérie, investir dans le froid industriel et agricole ne signifie pas seulement conserver des produits. Cela revient à préserver de la richesse nationale, créer de la valeur ajoutée et préparer les bases d'une nouvelle croissance économique durable.



*Expert judiciaire en froid agréé près la cour de Mostaganem et tribunaux

Expert en risques industriels agréé par l'UAR

Consultant en énergies renouvelables

Ex-membre associé de l'Institut International du Froid (IIF de Paris).

Ancien enseignant dans la filière de froid - Université de Mostaganem