Envoyer à un ami | Version à imprimer | Version en PDF

Qui dépend de qui et de quoi ?

par Arezki Derguini

L'indépendance est dans l'interdépendance. Nous parlons d'autonomie individuelle, mais par rapport à quoi et à qui ? Pauvres en dedans et riches en dehors.

L'économie à venir sera morale ou ne sera pas.

Indépendance et dépendance sont interdépendances. Tout est interdépendance. L'indépendance limite l'interdépendance, elle ne s'en défait pas, elle marque le dedans et le dehors de l'interdépendance. La dépendance subit l'interdépendance. Il faut distinguer entre interdépendances internes et interdépendances externes. L'autosuffisance qui n'a pas de prix est interdépendance suffisante, les interdépendances internes peuvent alors se passer d'interdépendances externes. Quand une économie est contrainte de se fermer, sans une certaine autosuffisance, elle se disloque. Lorsque les interdépendances internes dépendent des externes, mais ne sont pas en mesure de s'en couper, lorsque sans les interdépendances externes les interdépendances internes se rompent, l'ensemble se disloque, il y a fragmentation. Un ensemble dont les interdépendances se rompent se reconstitue en ensemble que forment les interdépendances qui subsistent. Il vaut mieux parler d'ouverture et de fermeture à l'égard de certaines interdépendances. Une société est un corps vivant, celle qui peut se fermer sur certaines interdépendances et peut s'ouvrir à certaines interdépendances sans se rompre est une société résiliente. Une société peut et doit vouloir dépendre d'un monde et pas d'un autre. Une société est performante lorsque ses interdépendances internes sont en mesure de créer des interdépendances externes étendues qui en retour renforcent ses interdépendances internes. Une société est en voie de contraction lorsque les interdépendances externes fragilisent les interdépendances internes, elle est en voie de fragmentation lorsque les premières peuvent rompre les secondes. Tout est interdépendance, une société qui dépend moins d'une autre qu'elle ne dépend d'elle, n'en dépend pas moins d'elle. Elles dépendent l'une de l'autre, mais diffèrent dans leur pouvoir de négociation. Et ce pouvoir de négociation dépend précisément des relations d'interdépendances internes, de leur unité objective et subjective.

Les sociétés des individus se multiplient dans le monde, elles ne sont pas simplement le résultat de choix sociaux, mais aussi des effets de la division sociale du travail, elle-même portée par les révolutions industrielles. La société de demain ne ressemblera pas à la société d'hier, la division du travail sera portée par une nouvelle révolution industrielle. Nous parlons d'autonomie individuelle, mais par rapport à quoi et par rapport à qui ? L'individu n'existe que par ses interdépendances, ce sont elles qui définissent l'individu et non l'inverse. L'individu ne peut agir sur ses interdépendances que de manière collective. Consciemment ou inconsciemment, par mimétisme ou prévision. L'individu de demain ne sera pas celui d'hier, parce qu'il n'appartiendra pas à la même société, et la société au même monde. La polarisation du marché du travail avec la nouvelle révolution industrielle dont l'intelligence artificielle ne reproduira pas la société de la révolution industrielle précédente. La classe moyenne stabilisatrice de la société ne sera pas celle des révolutions antérieures.

La nouvelle révolution industrielle avec la polarisation du marché du travail concentre le savoir à un pôle de la société. Elle le transporte dans une mégamachine. Le savoir est la richesse d'une société. Celle qui le concentre est la plus riche, celle qui en est privée est la plus pauvre. Le savoir est savoir subjectivé, savoir incorporé par la société, savoir-faire et savoir-être. Il est savoir objectivé, machine-outil de la productivité sociale. Savoir objectivé et savoir subjectivé vont de pair. Le savoir est distribué dans la société en savoir objectivé et savoir subjectivé, ils tendent à être inégalement distribué. Avec l'intelligence artificielle et ce qui la porte, le savoir a tendance à se subjectiver dans la machine. Il passe de la société humaine à la machine ; d'extérieur à la machine, il lui devient intérieur. Avec ce seul mouvement, sans un autre mouvement de la machine à l'humain qui redistribue le savoir et le travail, ou sans un autre rapport de la machine et de l'humain, l'humain devient inutile. Et c'est là que se séparent la Chine et d'autres avec l'Occident, ils n'ont pas le même rapport de l'humain et du non-humain. Alors que l'Occident dissocie l'humain et le non humain, la Chine et d'autres sociétés les associent dans un continuum. L'intelligence artificielle menace l'Occident dans sa foi, la foi que le monde tourne autour de l'humain et donc de l'individu, son anthropocentrisme. Elle met ses croyances en crise. Celles de la Chine et d'autres sociétés s'accommodent d'une intelligence supérieure à celle de l'homme. L'homme n'a pas été créé à l'image de Dieu.

Il y a des sociétés qui sont pauvres en dedans, pauvres en savoir-faire et en savoir-être, et riches en dehors de possessions et de consommations. Elles sont des sociétés qui ont échoué à intérioriser un savoir et à l'objectiver.

L'économie algérienne sera morale ou ne sera pas

Une société ne peut plus se suffire et pourtant elle n'est pas vraiment une société si elle ne peut pas se suffire dans une certaine mesure. Ouverte au monde, elle doit pourtant pouvoir se fermer. Réduite à un minimum de subsistance elle doit pouvoir se reproduire. Pour cela, elle peut devoir se fragmenter. Elle se fragmente parce qu'étant trop ouverte, elle n'est capable de se fermer qu'en se réduisant.

Parce que vivant hors-sol, elle doit atterrir violemment. Qui trop embrasse, mal étreint, dit le proverbe français. Incapable de se reproduire par elle-même, de se resserrer sans se fragmenter, elle se disloque, ses fragments s'engageant dans la quête de leur propre survie, de nouveaux rapports d'interdépendance. Le corps social est un corps vivant, les analogies de la sociologie avec la biologie, de l'économie avec l'écologie, sont ici pertinentes. Corps inerte, il se rompt sous les chocs, corps vivant, il s'adapte, se divise ou s'agrège.

L'interdépendance crée des dépendances et des dominations. Les sociétés tentent de se protéger de l'interdépendance asymétrique qui peut les conduire à la destruction, elles se battent pour se soustraire à une telle asymétrie, dans la compétition, elles souhaitent l'inverser. Il faut rentrer dans un rapport avec plus fort que soi, pour espérer renverser le rapport de forces. En rentrant dans le monde, dans des rapports d'interdépendance mondiaux, on rentre dans plus fort que soi. Y aménager sa place consiste à inverser des rapports asymétriques ou à les transformer en rapports symétriques. Les rapports de forces mondiaux, les rapports de domination mondiaux, changent avec l'évolution de ces interdépendances asymétriques. La puissance manufacturière asiatique change les rapports mondiaux d'interdépendance industrielle, la puissance militaire et financière américaine s'efforce de les préserver.

Dépendances économiques et militaires

Le monde sépare la puissance industrielle des puissances militaire et financière. Il sape la base de ces dernières. La puissance industrielle s'est détachée de la puissance financière qui en perd le contrôle, la puissance militaire en vient à manquer de ressources.

Que va faire le monde de ses puissances ? Puissances militaire et financière ne peuvent être longtemps séparées de la puissance industrielle, comment le monde va-t-il rapparier les différentes puissances ? La puissance industrielle va-t-elle se réapproprier les puissances financière et militaire ou celles-ci se réapproprier la puissance industrielle ?

Le monde est parcouru par d'importants rapports de dépendance économique et militaire. Quelle carte des dépendances économiques et militaires pouvons-nous observer aujourd'hui ? Des dépendances militaires occidentales qui s'érodent, des dépendances économiques asiatiques qui s'étendent ? Il y a comme un décalage entre puissance économique et puissance militaire, puissance industrielle est-asiatique ascendante et puissance militaire occidentale décroissante. La puissance militaire américaine est la puissance d'une économie passée, la puissance militaire chinoise est la puissance d'une économie présente et à venir. La différence de puissance militaire en faveur de la puissance économique passée peut conduire au conflit afin d'entraver le développement de la puissance économique montante. Pour éviter le conflit, la puissance économique montante doit convaincre l'ancienne puissance militaire qu'elle n'est plus la puissance militaire. Dans cette rivalité systémique, comme cela a été le cas dans le système bipolaire de l'après-Seconde Guerre mondiale, le vainqueur sera celui dont l'économie pourra soutenir la compétition militaire. Si l'on peut subodorer que la puissance industrielle triomphera de la puissance militaire, l'on peut déjà observer que la puissance industrielle est minée par la croissance des inégalités et le vieillissement de la population. L'Asie de l'Est n'ouvre pas un nouveau chapitre de l'histoire, elle clôt celui occidental dont elle exacerbe les contradictions. Ce qui ne veut pas dire que l'Asie n'aura pas un rôle à jouer dans le nouveau chapitre de l'histoire. Elle a une autre conception de l'histoire que celle de l'Occident, que d'autres régions du monde auront probablement moins de mal à partager avec elle.

Dans un texte antérieur, je parlais de décadence de l'Asie de l'Est qui pointait déjà dans son ascension. Je pense qu'il faut stratégiquement se préparer à une telle période. La surproduction de l'Asie de l'Est ne pourra pas gagner le monde comme l'a fait la surproduction occidentale. Elle ne peut que se substituer partiellement et temporairement à la surproduction occidentale. L'Asie de l'Est est entrée dans la compétition mondiale et a inversé les rapports d'asymétrie, mais elle ne transforme pas ces rapports mondiaux. Elle a seulement changé de place dans ces rapports pour prendre celle qu'occupait l'Occident. Elle n'a pas remis en cause la logique capitaliste mondiale, elle a triomphé de l'Occident dans sa propre logique. L'inégale distribution des ressources mondiales, la croissance des inégalités et le vieillissement des populations que cause la compétition mondiale ne seront pas sans incidence. Le modèle chinois basé sur l'exportation ne pourra pas persister longtemps, les déséquilibres mondiaux ne sont pas soutenables, une régionalisation de la globalisation en même temps qu'une fragmentation du monde est déjà en marche (friendshoring).

Pour la Chine, il ne s'agira pas de dominer le monde après avoir détrôné l'Occident, il faudra plutôt se préparer à une nouvelle ère, une ère qui ne serait plus dominée par l'Occident et ses valeurs. La Chine planifie sans être dogmatique : du légisme, au confucianisme et au taoïsme, elle peut aller de l'un à l'autre sans cohérence dogmatique, toujours attachée au cours des choses. « Les grandes traditions chinoises divergent sur les moyens, mais partagent l'idée que l'ordre humain dépend d'un art de régulation des relations et des processus. Historiquement, l'État impérial chinois a d'ailleurs combiné les trois : administration souvent légaliste, morale publique confucéenne, cosmologie et sagesse taoïstes. C'est cette synthèse pragmatique qui a largement structuré la longue durée de l'Empire chinois. Aussi veillera-t-elle à assurer son unité et sa stabilité et à étendre autant que possible son modèle de relations internationales. Cela suffira pour assurer son rayonnement. Pour les sociétés submergées, il s'agira de transformer la fragmentation de faiblesse en force.

Les experts du développement chinois parlent d'un développement hiérarchisé et piloté. L'État chinois doit piloter un développement qui creuse les inégalités entre les régions et les individus (revenus et droits sociaux). Le système tributaire qui caractérise les relations internationales de la Chine va s'imposer au monde au travers de la régionalisation des chaînes de valeur mondiales. La compétition mondiale est de plus en plus un jeu à somme nulle ou négative. L'ère de la production, du libre-échange et de la croissance touche à sa fin. La compétition économique s'essouffle.

Les pays continents qui pourront se suffire à eux-mêmes s'imposeront aux autres comme centres de gravité.

Les deux pays que sont l'Indonésie et le Vietnam sont l'exemple de deux trajectoires différentes, l'une tournée vers l'autosuffisance et l'autre vers l'exportation. À première vue la stratégie vietnamienne est plus risquée que celle de l'Indonésie. En réalité plus de dépendance au monde peut signifier plus d'indépendance, si l'interdépendance est correctement mise à profit. Le Vietnam s'engagerait comme dans une relation tributaire avec la Chine, mais afin qu'elle lui soit la plus avantageuse.

Alors que l'Indonésie en quête d'autosuffisance ne pourra se suffire ni se constituer en pôle. Plutôt que de penser en termes d'indépendance, comme il convenait au discours des périodes coloniales, c'est en termes de marges de manœuvre qu'il faut parler et se situer.

Amitav ACHARYA, dans son livre Once and the future world order soutient : « l'idée que le système occidental perdurerait éternellement a cédé la place à la certitude qu'un autre système finira par dominer. Mon argument principal est que ce n'est pas une catastrophe ; en réalité, à long terme, cela pourrait même s'avérer bénéfique. …Mon but n'est pas de suggérer que le nouvel ordre mondial sera parfait, mais de démontrer que le retrait de l'Occident n'entraînera pas de chaos et qu'un monde plus humain pourrait même émerger. » Je relève que dans son livre, il n'est pas question de compétition, d'hégémonie, de système tributaire, ni de crise climatique. Peut-être faudrait-il comprendre la confiance de l'auteur d'un certain point de vue : de toutes les manières, le système qui s'imposera sera celui qui aura réussi à réduire le désordre vers lequel le monde est entrainé. En effet, dans le système mondial westphalien, la disparition de l'hégémonie occidentale s'accompagne d'un désordre mondial. Le système westphalien doit faire place à un nouveau système et l'hégémonie culturelle occidentale à un nouveau type de pensée. À l'exemple de la sagesse chinoise qui s'accommode de trois traditions différentes (légalisme, confucianisme et taoïsme), le monde doit pouvoir s'accommoder de traditions très différentes.

Quel système pourrait être en mesure de mettre fin aux désordres mondiaux qu'engendre la fin de l'hégémonie occidentale ? Nous avons noté un décalage entre puissance économique et puissance militaire, il nous faut noter un autre décalage qui opérant avec le premier, peut rendre l'émergence d'un ordre mondial multiplex douloureux. Il s'agit du décalage entre les conditions objectives et les conditions subjectives. Alors que les signes objectifs de l'émergence d'un nouvel ordre se manifestent, les conditions subjectives restent attachées à un monde objectif révolu.

On veut plus d'État au moment où il peut le moins. On aura plus d'Etat, mais moins de libertés individuelles, plus précisément, un autre rapport entre libertés individuelles et libertés collectives, et à cela, toutes les sociétés ne voudront pas consentir. Aussi, la crise climatique aidant, le nouvel ordre mondial risque-t-il d'être subi plutôt que choisi. Aussi peut-on dire que les conditions subjectives sont plutôt favorables à une confrontation militaire plutôt qu'à une mise en ordre pacifique. La guerre qui monte en Occident pourra-t-elle être désarmée par ceux qui créeront le nouvel ordre mondial plutôt qu'ils ne le subiront ?

Rana FOROOHAR, dans son livre homecoming, the past of prosperity in a post-global World, reproche aux décideurs de se préoccuper plus de mathématiques que d'humains.

C'est là une façon de présenter les choses. Elle préconise un développement centré sur l'humain et le local. Ce faisant, elle décroche du cours des choses, elle oublie la compétition mondiale, la domination des échanges mondiaux et des chaînes de valeur, elle ne traite pas de la nouvelle stratification sociale soutenue par la polarisation du marché du travail : l'armée industrielle du capitalisme devient de plus en plus capitalistique et réduit la part de la population qui prend part à la compétition mondiale. Que faire avec cette tendance que pousse la compétition ? Le monopole de la fabrication des machines-outils n'est plus occidental, il est asiatique, mais le monde pourra-t-il supporter les déséquilibres mondiaux qu'entraîne une telle concentration de la production industrielle après le déplacement de son centre de gravité ? Les armées industrielles est asiatiques se développent, mais vieillissent et se restreignent, celles du reste du monde s'effilochent.

Avec la régionalisation des chaînes de valeur et la fragmentation des sociétés, le monde se soumet à de nouvelles relations internationales ; avec la décroissance, il adopte le système tributaire. Que pourrait alors signifier un développement centré sur l'humain et le local ? Serait-ce là une façon de redéfinir la place de l'humain parmi les autres créatures, quid de l'anthropocentrisme occidental et de ses libertés individuelles ? Le système tributaire accorde une place centrale à l'État et à ses sociétés civiles qu'il n'oppose pas, mais territorialise.

Pour les pays africains, il ne s'agit plus de disposer d'une armée industrielle, comme se propose de se réarmer l'Occident. Il ne s'agit plus de disputer une armée industrielle à l'Occident et à l'Asie. Il s'agit d'abord de s'établir dans le marché mondial de façon à produire des structures sociales stables, de venir à bout des désordres et de la fragmentation destructrice qui les menacent. La stabilité est en effet le grand problème, et pas seulement pour les sociétés qui souffre d'une instabilité structurelle. Les inégalités menacent. Mais où aller chercher cette stabilité ? Dans la redistribution du produit des richesses naturelles, dans la production ou dans le système social et politique ? Ou dans tout cela à la fois ? Face à la fragmentation destructrice qui les menace du fait du resserrement du lien entre les populations locales et les ressources de leur territoire, à la convoitise des puissances extérieures, il faut accompagner le mouvement de fragmentation au lieu de s'y opposer pour faire émerger en son sein le mouvement contraire, de sorte que la fragmentation ne soit pas pure fragmentation, mais en même temps recomposition et que parvienne une nouvelle unité composée. Le monde construit sur la base du système wespthalien se décompose, il va se recomposer sur la base de celui que je crois être, celui du système tributaire. On peut parler du retour des Empires. Je dois m'excuser d'une telle audace, mais je me justifie par la nécessité d'une longue perspective en matière stratégique. Dans l'Empire, toutes les régions n'ont pas la même importance. Elles ont besoin d'un centre, mais elles ne sont pas soustraites à la compétition. Le système tributaire dans le nouveau cours des choses peut se mettre en mesure de rétablir une certaine unité entre l'humain et le local, le local et le global et de modérer la compétition sociale. Au contraire du système libéral qui a pour principe la libre compétition.

Il faut recomposer l'Afrique de sorte que ses entités soient mieux reconnues, afin que des interdépendances puissent être mieux établies, les rendent plus riches et plus solides. Ces entités seules peuvent redonner de la cohérence à leurs milieux respectifs, mais pour qu'elles puissent accéder à une cohérence supérieure qui cultive leur différence, mais aussi leur congruence, elles ont besoin d'une puissance qui soit soucieuse de leur développement complémentaire et non de leur simple compétition. Elles ont besoin d'un centre stratège. Une compétition peut alors être organisée entre elles et avec le monde qui ne soit pas destructeur. À l'exemple du développement hiérarchisé et piloté dans la stratégie chinoise. Les régions n'ont pas les mêmes chances de se développer, il faut à chacune donner sa chance.

L'expérience de la Chine peut être instructive pour le projet africain : la fragmentation doit s'accompagner d'une responsabilisation croissante des fragments. Avec des régions responsables, le Centre fixe les objectifs, les collectivités locales performent. Chaque région étant responsable de la manière dont les objectifs seront réalisés. Elles sont plus proches de leurs ressources que ne peut l'être le Centre. Chaque région étant différente et disposant de certaines ressources propres. Les responsables peuvent alors être évalués selon leur performance. « Les collectivités locales jouent un rôle crucial dans le développement économique de la Chine, avec un champ d'action vaste et complexe. Leur niveau d'autorité et d'autonomie décisionnelle est également élevé. »[1] Mao Tse Toung déjà affirmait « Dans notre pays, qui a un territoire si vaste, une population si nombreuse et des conditions si complexes, deux sources d'initiative, celle de l'administration centrale et celle des instances locales, valent beaucoup mieux qu'une seule. »[2]

Toute société se construit sur la base d'un double processus de différenciation et d'indifférenciation. Le processus d'indifférenciation fait que les individus ont le sentiment d'appartenir à une même société. Il correspond au sentiment d'égalité des citoyens. Ce n'est pas l'égalité devant la loi qui donne ce sentiment. Les individus ont le sentiment qu'ils sont égaux, s'ils ont le sentiment d'appartenir à la même société. Ils ont le sentiment d'appartenir à une société, si les individus ont le sentiment que chacun compte ; dans une société où la compétition est la règle, si chacun peut accéder à toutes les positions de la société. On aura compris qu'être égal ne signifie pas ne pas être différent.    

Dans une société d'égaux différenciée, les égaux sont différents. Le processus d'indifférenciation légitime le processus de différenciation des positions sociales, la division sociale du travail. Dans la société de classes, l'égalité des chances est une fiction. Cette société ne peut gérer convenablement le problème de la polarisation du marché du travail. Elle ne pourra plus établir une redistribution du revenu qui assure sa solidarité, elle n'en a plus la capacité productive. Elle se met à rêver d'un revenu universel qui restera inaccessible.

Son processus d'indifférenciation est en panne, les classes et les oligarchies font saillie, les inégalités déchirent le processus. Le processus d'indifférenciation fabrique un esprit de corps. La société de classes s'est donné un esprit de corps au travers de ses conquêtes extérieures qui lui ont permis d'instaurer une société de consommation. Les conquêtes et la consommation ont légitimé la division de classes.

Les sociétés africaines sont de nature postcoloniale. Elles ne font unité ni avec leur géographie ni avec leur sociologie. Elles résultent d'un partage occidental de l'Afrique, elles se sont constituées dans le combat anticolonial dans le moule de ce partage. Les États indépendants n'ont pas voulu redéfinir les frontières face aux difficultés qu'une telle redéfinition comportait et l'histoire dont le combat anticolonial avait forgé des identités. Les conflits ont été reportés, ils n'ont pas été résorbés. Les processus de différenciation et d'indifférenciation s'en sont trouvés ainsi disjoints parce qu'établis sur des bases coloniales, voilà pourquoi nous parlons de sociétés de nature postcoloniale. Il faut repenser les frontières à un âge d'interdépendances mondiales accrues. Les vraies frontières ne sont plus simplement géopolitiques, elles sont aussi géoéconomiques ; les chaînes de valeur et d'interdépendance ne sont plus nationales ; les agents étatiques et non étatiques n'ont pas tendance à faire corps.

De la dépendance aux ressources naturelles à l'interdépendance sociale

Les interdépendances sociales qui existaient dans l'économie précoloniale ont été rompues par une intervention intempestive du monde dans notre société. Le monde a fait effraction dans notre société. Des empires coloniaux occidentaux se sont établis. Nos interdépendances précoloniales n'étaient plus à la hauteur du monde, elles n'étaient plus en mesure de nous défendre des interventions intempestives du monde, elles ont rendu possible notre colonisation. Il fallait donc nous en défaire, il nous fallait être révolutionnaires. Il ne reste pas moins que nous ne sommes pas sortis de notre faiblesse. Des interdépendances plus adaptées à la compétition mondiale, il n'en a pas résulté. Nous restons enfermés dans des territoires dont les seules ressources naturelles sont valorisées. « Nous quittons l'ère de « l'homme rationnel » pour entrer dans une nouvelle ère, celle d'une économie plus humaine et ancrée dans le territoire. L'accent sera mis sur le local plutôt que sur le global, sur les petites entreprises plutôt que sur les grandes sociétés, sur les parties prenantes plutôt que sur les actionnaires, et sur les petites structures plutôt que sur les grandes. »[3] La maîtrise globale ayant cessé d'être locale et étant devenue impossible, l'hégémonie occidentale prenant fin, le mouvement inverse doit prendre le relais, il faut se rabattre sur une maîtrise locale, puis régionale pour devenir globale.

Quelle forme prendra cette maîtrise ? Cohérence de territoires et de chaînes de valeur simultanément. La régionalisation de la globalisation et des chaînes de valeur mondiales se dessine pour territorialiser le monde à nouveau. L'unité de l'humain et du territoire semble renvoyer à une échelle différente de celle de l'économie, l'une d'échelle locale, l'autre d'échelle globale. Pourtant ce n'est qu'à l'échelle de l'économie qu'une telle unité peut être envisagée. Verticalité de la dépendance de la culture à la nature, horizontalité de la transformation du rapport de la culture à la nature, sont les deux dimensions des nouvelles unités.

De la souveraineté

La Chine s'est développée en comptant sur le moteur des exportations, elle a compté sur un marché mondial existant développé. Par la taille de son marché, par le coût et la qualité de sa main-d'œuvre, elle a attiré les capitaux mondiaux et a intégré les chaînes de valeur mondiales. Elle a produit pour la consommation de l'Occident et de sa consommation productive et de sa compétitivité elle a remonté les chaînes de valeur mondiales pour en disputer la maîtrise. L'Occident et les USA sont partis d'un point de départ différent, ils se sont créé des marchés, par la conquête militaire et industrielle, puis avec le fordisme, la consommation est devenue un moteur de la croissance. Ce moteur a pris de plus en plus de place avec le déplacement du centre de gravité de la production vers l'Asie et l'extension de la domination financière occidentale. Les deux moteurs de l'exportation asiatique et de la consommation occidentale se sont complétés pour pousser la croissance mondiale, jusqu'à aboutir aux déséquilibres présents entre l'Asie de l'Est et l'Occident et à la contestation de la domination financière occidentale. La situation présente n'est plus ce qu'elle était au temps des révolutions industrielles occidentale et chinoise. Les marchés mondiaux ne sont plus disponibles aux pays qui voudraient imiter aujourd'hui la stratégie d'exportation adoptée en leur temps par les pays de l'Asie de l'Est. Le Vietnam qui veut se hausser à la hauteur de ses voisins et adopte aujourd'hui une telle stratégie devra faire face à d'autres épreuves que ceux-là ont connus.

Sur quoi peut compter l'Afrique pour attirer les capitaux qui lui font défaut ? Sur ses matières premières. Mais c'est là que la question de souveraineté apparait. Avec la mondialisation des chaînes de valeur, il nous faut distinguer entre souveraineté limitée, souveraineté étendue et souveraineté partagée.

Chez cette dernière, il faut distinguer souveraineté partagée choisie et souveraineté partagée subie. L'Afrique se classe dans cette dernière catégorie. Elle subit la compétition des puissances industrielles et financières qui profitent de sa souveraineté limitée qui repose sur la propriété de ses seules ressources naturelles. Sa souveraineté limitée lui est disputée.

La décolonisation s'est effectuée dans les cadres de la colonisation. Elle a permis à l'Afrique de récupérer la propriété de ses ressources naturelles, mais sa souveraineté sur ces ressources est limitée, elle est mal configurée pour en disposer librement, son pouvoir de négociation est faible, l'accès à ses ressources s'effectue dans des conditions qui lui étant défavorables la condamne à une division internationale du travail néocoloniale. Sa position dans les chaînes de valeur mondiale ne progresse pas. La compétition des puissances mondiales lui dispute sa souveraineté, la soumette à une tendance à la fragmentation pour se garantir un accès privilégié à ses ressources. Elle doit se repenser pour être en mesure d'internaliser les chaînes de valeur auxquelles elle veut participer. Il ne s'agit plus de remonter des filières, des chaînes de valeur. Il lui faut constituer ses propres chaînes de valeur. Pour ce faire, elle doit créer ses marchés et les protéger, organiser ses compétitions. La souveraineté dans le monde interdépendant d'aujourd'hui se mesure sur celle des chaînes de valeur et non sur la seule souveraineté sur ses ressources naturelles.

Pour l'Afrique, il s'agit de savoir comment transformer son état subi de souveraineté partagée en état choisi de souveraineté partagée. Sans grand marché, avec un état déséquilibré du marché mondial, comment attirer les capitaux et rendre possible une accumulation locale du capital ? Il ne faut pas favoriser la construction de ce marché africain par le haut, on se heurterait à des difficultés insurmontables, mais par le bas. Outre ses ressources naturelles, l'Afrique possède un potentiel de croissance considérable. L'état déséquilibré du marché mondial, avec la production à l'Est et la consommation à l'Ouest, l'Afrique ne peut pas compter sur une stratégie de substitution aux exportations, elle ne peut pas reproduire les modèles d'industrialisation antérieurs. Elle ne peut pas produire pour la consommation occidentale, elle ne peut pas substituer une production locale à la production chinoise.

Elle doit inventer son propre modèle au travers d'une expérimentation patiente, pour créer ses propres chaînes de valeur, qui ne peuvent s'agréger que progressivement et non venir toutes d'un bloc. Une vision de son développement à long terme, une vision du futur sont pour cela nécessaires. L'exemple de l'Indonésie peut s'avérer intéressant. Son potentiel réside dans son marché intérieur, les besoins de sa population. Le moteur de la croissance sera sa consommation, à condition que sa consommation productive puisse accumuler le capital et ne pas être restreinte à la satisfaction d'une mince couche de sa population, à une classe moyenne partie prenante d'une classe moyenne mondiale dont la consommation finirait par aller à la production mondiale et être financée par la dissipation de son capital naturel. La compétition mondiale tend à séparer les populations dominées de leur capital naturel. La propriété du capital naturel ne fait pas la bonne appropriation de ce capital. La bonne appropriation consiste à s'approprier la chaîne de valeur à laquelle il appartient. L'Europe multiplie les accords de libre-échange pour faire face aux compétitions chinoise et américaine. Pour l'Afrique, il ne peut s'agir d'accords de libre-échange, elle n'a pas de productions à échanger avec le monde outre ses matières premières. Il s'agit pour elle de transformer son potentiel de croissance en croissance réelle. Ses besoins sont énormes, mais ses capitaux sont limités. Contre quoi échanger ses matières premières ? Contre des capitaux, la réponse est connue depuis longtemps, mais que peuvent faire ces capitaux s'ils n'ont pas le marché nécessaire à leur développement ? Une industrialisation de l'Afrique a besoin d'un marché qui lui permettrait non plus de s'approprier une partie de la production mondiale, mais de lui substituer une production locale qui densifierait ses interdépendances. Elle a besoin d'un marché où la compétition avec les puissances industrielles ne soit pas centrale, il ne s'agit pas de disputer aux puissances industrielles une part de leur production, mais de les intéresser dans l'accroissement du revenu des populations africaines, autrement dit dans le développement de productions spécifiques accroissant la consommation productive locale, plutôt que dans le pillage de leurs ressources naturelles. Il ne faut cependant pas s'attendre à ce que la construction d'un tel marché soit le fait d'une autorité centrale, puisqu'elle n'existe pas. Sa construction doit être le fait d'une construction par le haut et par le bas, le tout progressant de concert. Le haut incitant et protégeant la progression de chaînes de valeur régionales. L'institutionnalisation d'un marché africain ne peut être que le résultat de valeurs réelles partagées. L'exemple de la Chine en matière de substitution d'importation de capital est à méditer. Mais à la différence de la Chine, elle comptera sur ses marchés intérieurs pour la consommation de sa production plutôt que sur les marchés extérieurs. La stratégie africaine devrait donc être une stratégie d'importation de substitution du capital, à l'exemple de la Chine, en même temps que d'import-substitution de marchandises, à la différence de la Chine, afin que la consommation productive s'approfondisse et afin que les inégalités n'explosent pas. Une telle stratégie irait à la rencontre de la crise climatique, pour qu'enfin sa stratégie puisse être de substitution d'exportations. L'Afrique engluée dans le court terme, étranglée par les crises et les urgences, ne trouvera son salut que dans une vision de long terme. Ici aussi le long-termisme et le pragmatisme de la Chine éclairent l'expérience.

Des pays émergents s'industrialisent en étendant leur souveraineté sur les chaînes de valeur mondiales. Un petit pays peut devenir grand en étendant sa souveraineté hors de ses frontières. Israël, puissance technologique, et les Émirats arabes unis, puissance financière, sont sur cette ligne de développement. D'autres s'efforcent de remonter les chaînes de valeur mondiales, de ceux-là, la partie africaine sous-traite aux puissances industrielles des services africains à moindre coût. Parce qu'elles ont de l'Afrique une plus grande proximité, une meilleure connaissance. Ce sont des pistes ouvertes au développement desquelles on ne peut cependant tout attendre.

L'exemple, non pas à suivre, mais à méditer est donc celui de la Chine et non celui de l'Europe qui nous tente parce que nous avons partagé avec elle une histoire, parce que nous avons marché dans ses pas. Mais parce que c'est une histoire coloniale, notre propension à suivre l'exemple de l'Europe, de ses déterminismes, est grande et donc malsaine. Cette propension nous entretient dans sa dépendance. Après avoir été à l'école occidentale française, d'autres écoles s'imposent aujourd'hui. Il faut se donner les moyens de méditer les exemples de la Chine, des pays du Sud-est asiatique et d'autres pays encore, et s'il faut les imiter leurs succès, cela devrait être dans le but d'innover. Comme eux-mêmes l'ont fait avec l'Occident.

Un nouveau bloc est en train de se former entre l'Asie et l'Afrique, si l'Europe veut conserver des relations équilibrées avec ces deux parties du monde, elle doit mettre fin à sa relation néocoloniale, elle doit être partie prenante de leur développement. Il lui faut sortir de chez elle, cesser de se croire le centre du monde vers lequel tout convergerait. Cela n'est déjà plus. Et cela devrait commencer par un échange de populations, de vieux contre des jeunes permettant de rééquilibrer production et consommation mondiale. La France a dans l'Afrique du Nord une chance historique de se renouveler. Mais l'Europe et l'Afrique ne prennent pas la bonne direction, l'Europe se condamne au vieillissement et l'Afrique à la migration.

Protéger les riches et la compétition

En étant pauvres en dedans, on a besoin d'être riches en dehors. Gagner de l'argent pour le dépenser, n'est-ce pas se donner l'argent pour maître et s'oublier soi-même, oublier de qui sommes-nous l'exemple ? Le savoir est au cœur de la véritable richesse, on peut être riche en dedans et pauvre en dehors sans être misérable et pauvre en dedans et riche en dehors et pourtant misérable. Ce sont des choix, nous n'avons pas choisi le savoir, mais la consommation. Ces choix ont été fortement incités. Et il y a une propension qui pèse lourd sur ces choix : le désir de paraître plus riche que le voisin, de ne croire que ce que nos yeux voient. Nous n'avons pas accueilli les étrangers avec lesquels nous mesurer, aussi avons-nous mal choisi les voisins avec lesquels nous comparer. Nous avons imité nos riches, qui pour différer ont emprunté aux étrangers leur consommation. Une telle propension à imiter nos riches qui différaient de nous en imitant la consommation des étrangers nous a aveuglés sur notre état réel mimétique. Nous avons imité des consommateurs et non des producteurs. Nous nous sommes livrés à une compétition ostentatoire et non à la compétition mondiale, à la remontée des chaînes de valeur.

Protéger les riches de la compétition étrangère n'assure pas la protection de l'économie. Responsabiliser les riches, les soumettre à la compétition mondiale pour qu'ils deviennent de bons exemples est la bonne attitude. Il est devenu patent que le marché ne transforme pas automatiquement l'intérêt personnel en intérêt collectif. Pour que l'intérêt collectif soit dans l'intérêt individuel, le combat du riche doit être celui du pauvre, le pauvre doit pouvoir devenir riche. C'est avec de tels sentiments partagés que la société communie et que sa puissance se révèle. Dans le monde global, le marché qui est toujours au service des riches, sert les riches de certaines nations et leurs populations. Il faut remettre la société dans le marché, l'État dans le marché pour libérer ses forces. Mais seul un État au service de l'excellence peut se protéger de la corruption qu'un tel rapport entre la richesse et le pouvoir politique autorise. Ce n'est pas un hasard si les sociétés européennes ont postulé une séparation de l'intérêt particulier et de l'intérêt général. Elles sont sorties d'une confusion de l'intérêt personnel et de l'intérêt collectif du fait du combat de leurs villes contre la féodalité et l'absolutisme.

Dans la dialectique de l'intérêt particulier et l'intérêt collectif, dont l'un des termes ne peut se défaire de l'autre, le risque que l'un appauvrisse l'autre, et par conséquent l'ensemble, doit toujours être combattu. La compétition produit de la monopolisation. Les riches en protégeant leur marché, ne conduisent pas automatiquement au développement du marché, ils ne luttent pas nécessairement pour l'industrialisation. Au temps d'Adam Smith et de l'émergence de la révolution industrielle, le marché semblait plus pertinent que l'État pour transformer l'intérêt personnel en développement industriel. La classe montante associait son développement avec celui du marché. Elle était révolutionnaire et remettait en cause l'État et ses monopoles qui entravaient la compétition et le développement de l'industrie. Elle associait son développement avec celui des libertés individuelles. L'État finit par être séparé du marché, il restera associé aux monopoles et le marché le sera à la compétition.

Il n'en est pas de même avec les pays émergents, marché et État n'ont pas la même histoire, ils ne sont pas séparés, leur division du travail subsiste sur la base de l'opposition entre monopole et compétition, mais non plus en les opposant dans une certaine dichotomie, mais en mettant monopole et compétition dans un rapport de substitution et de complémentarité, à l'exemple de l'innovation ou de la corruption. Le monopole protège ou se protège de la compétition. Mais la complémentarité de l'État et du marché est nécessaire pour aligner l'intérêt de court terme de l'entreprise sur l'intérêt à long terme de la société et du monde. Le libre jeu du marché ne fait pas le développement. De plus, dans ces pays, la protoclasse capitaliste n'est pas en elle-même révolutionnaire comme le fut la bourgeoisie européenne. On ne peut pas, du reste, dans la plupart des pays postcoloniaux, parler de bourgeoisie et de classe bourgeoise à l'égard de cette protoclasse capitaliste. L'histoire des villes postcoloniales n'est pas l'histoire des villes européennes. Aujourd'hui, il s'agit d'entrer dans une révolution industrielle que le contexte technologique rend possible, les riches servent leur intérêt personnel et l'intérêt de la collectivité nationale, sont « révolutionnaires », s'ils entrent dans la compétition qu'engage la nouvelle révolution technologique. La Chine est aussi éclairante de ce point de vue. Alors peuvent jouer les mécanismes du marché en faveur du développement industriel.

L'industrie reste au cœur du processus de développement. L'Occident qui avait au travers des services voulu se soumettre la fabrication industrielle en délocalisant son industrie, en créant des ateliers de fabrication dans des pays tiers, s'est fait déposséder de son industrie, il s'efforce désormais de se réindustrialiser. Mais les conditions d'une réindustrialisation n'ont plus rien à voir avec les conditions de son industrialisation. L'Afrique ne doit pas renoncer à s'industrialiser, mais elle devra expérimenter une nouvelle voie, dans des conditions bien différentes de celles de l'Europe et de l'Asie de l'Est. Elle doit faire avec de différentes conditions technologiques et de marché. On a parlé de révolutions industrielles européennes, il faut aussi parler de révolutions industrielles asiatiques qui ont été portées par des élites qui étaient décidées à s'élever à la hauteur des élites occidentales, elles n'ont pas cessé d'imiter, d'expérimenter et d'innover. Il en est ainsi de la réforme Meiji japonaise, du communisme de la Chine et de la réforme de Xao Ping. L'Afrique doit effectuer sa révolution industrielle, en ayant à l'esprit qu'elle ne fera pas table rase de son passé en faisant place à l'expérimentation des réussites étrangères, mais qu'elle veillera à le réformer pour transformer ses faiblesses en forces. Sans passé, pas d'avenir et sans avenir, pas de passé.

Les riches sont des exemples. Ils ont les moyens de choisir leur façon de faire. Ce sont eux que la société est contrainte d'imiter. Les gens pauvres veulent suivre leur voie, faire ce qu'ils ont réussi à faire. Les riches devraient être exemplaires, ils disposent d'une certaine hégémonie culturelle sur la société. Ils sont, de ce fait, une malédiction ou une bénédiction pour la société. Une malédiction quand ils sont toute la puissance, une bénédiction quand leur puissance est aussi celle de la société. Dans les périodes de crise et de transition, quand les riches et les puissants se divisent, une majorité s'attache à défendre sa position dans la société, oubliant celle qu'elle occupe dans le monde, monde dont elle ne souhaite plus que de se protéger. Une minorité aspire à transformer la société, à avoir une meilleure place dans le monde au travers d'une meilleure société, aidée en cela par une partie de la majorité de la population qui ne peut plus imiter les riches, l'imitation des riches ayant cessé de devenir possible. Les pauvres ne pouvant plus imiter les riches, il faut changer alors de culture, adopter un nouveau modèle d'exemplarité.

Si riches et puissants ne peuvent plus servir de modèles et d'exemples à la société, si la société exprime un rejet général des riches et des puissants, une révolution surgit de laquelle, ne disposant pas de nouveau modèle à imiter, renaîtra l'ancien modèle. C'est la dialectique vicieuse du dominant et du dominé, semblable à celle du maître et de l'esclave, l'esclave devient l'ancien maître usé qu'il a détrôné, la victime devient bourreau. Les nouveaux riches prennent la place des anciens, reproduisent une semblable hiérarchie. Car d'où leur viendrait un nouveau modèle, la société ayant jeté le bon grain avec l'ivraie.

La société libérale a transformé un vice (l'intérêt personnel et la libre compétition) en une vertu, en ayant été portée par une révolution industrielle. Elle a ainsi conquis le monde. Le libéralisme n'est pourtant pas devenu universel, les valeurs de l'expérience libérale ont éclipsé les conditions de l'expérience sociale et historique européenne. La société libérale a été dissociée du contexte européen, de ses valeurs et de sa révolution industrielle. Son universalisation a failli, son exemple est devenu contreproductif. Avec la séparation de la nature et de la société, les révolutions technologiques ont fait exploser la vie matérielle, la vie matérielle se dégradant et menaçant les conditions d'existence de l'humanité. On paraît riche, mais on est désormais bien impuissant. Le temps de l'apprendre et de le comprendre n'a pas été nécessairement inutile, si du bon grain a pu être séparé de l'ivraie. On apprend de son expérience, si expérience réfléchie il y a eu. On ne peut apprendre et comprendre que de l'expérimentation, de la mise à l'épreuve de ses croyances et hypothèses.

L'expérimentation exige de la stratégie pour ne pas se disperser. La stratégie est conduite de l'expérimentation. Nous avons manqué d'expérimentation parce que nous avons manqué de stratégie. L'indépendance politique acquise, nous avons vite mis un terme à l'ambition industrielle.

Hiérarchie vs égalité

Au sortir de la Révolution, quel modèle d'exemplarité s'offrait à l'élite indépendantiste ? La bataille de la production n'eut pas son combattant, la société se défit en civil et en militaire. Le militaire ne se fit pas capitaine d'industrie. L'industrialisation ne donna pas lieu à une guérilla industrielle. La guérilla militaire ne se transforma pas en guérilla industrielle.

La guerre de libération mit fin à la hiérarchie raciale du colonialisme. Le colonialisme échoua à transformer la hiérarchie raciale en hiérarchie de classes. Il préféra s'appuyer sur la race. Avec le modèle socialiste, la propriété publique hérita de la propriété coloniale, on rejeta la hiérarchie qui pouvait se construire autour de la propriété privée exclusive et l'on opta pour un ordre militaire pour gouverner la société. Le monde va tellement vite, il nous bouscule tellement, que nous n'avons pas trouvé de meilleure attitude que celle de lui répondre en adoptant un ordre militaire. Celui-ci est sécurisant, tellement il est clair et simple. Et on n'envisagea pas une redistribution de la propriété de sorte à donner à la compétition une sorte cible que la propriété publique.

Le combattant s'effaça et laissa place à une opposition du civil et du militaire. Le militaire ne servit pas d'exemple au civil, un certain esprit des élites civiles était au rejet d'une telle exemplarité et un certain esprit militaire était en faveur de la dichotomie. Il ne s'imposa donc pas comme exemple, mais comme symbole de l'ordre. Au combattant de la guerre de libération nationale ne succédera pas le combattant de la guerre économique. À la guérilla militaire ne succédera pas la guérilla industrielle. On ne mit pas en débat le modèle d'exemplarité que la société devait adopter, on oublia ceux de la guerre de libération, le socialisme soviétique aidant, on ne s'interrogea pas sur la différenciation sociale et les hiérarchies qui devaient en procéder ni leur rapport. Ce que nous avait légué l'histoire était plutôt encombrant. On n'osa pas mettre à l'épreuve et en examen nos imitations tant la défiance à l'égard de la société était grande. On ne fit pas la théorie de la pratique ni ne pratiqua la théorie. On imitait, mais on n'expérimentait pas. Le souci d'ordre prévalait. Avec la dichotomie du civil et du militaire, le politique ne noua pas le lien entre prévoyance, compétence et intégrité, il se vida de sa substance. Le parti unique n'accompagna pas la différenciation sociale, ne pouvant donner de système de valeurs communes aux hiérarchies sociales, il s'effondra dans la confusion.

Le mot d'ordre du socialisme, la bataille de la production, ne tint pas ses promesses. On importa des usines, on s'attacha à former une armée industrielle, mais on ne lui donna pas ses combattants, ses chercheurs et ses entrepreneurs. On persistait à conjurer la différenciation sociale pour ne pas définir le rapport des hiérarchies sociales du savoir, de l'avoir et du pouvoir.

Tout processus de différenciation sociale comporte des processus de hiérarchisation, mais tout processus n'est pas nécessairement conscient et cohérent, structuré en vue d'un objectif. En ayant décapité une ancienne hiérarchie coloniale, on a mis en marche un nouveau processus de différenciation et de hiérarchisation, qui parce qu'il n'a pas été pensé et adopté par l'expérience sociale, est resté aveugle. On a voulu éviter un problème que l'on ne pouvait pas éviter. La société doit faire face à une nouvelle différenciation sociale. Elle doit adopter une division du travail social complexe qui ne permet pas aux anciennes structures sociales, à la djemaa, de décider pour la société. La djemaa qui représentait la société doit changer d'échelle, se différencier, différencier ses fonctions.

Seule une minorité bien informée du monde et de la société peut bien entretenir la société et lui donner un cap à suivre. Avec la spécialisation continue du travail, aucun individu ne peut avoir une vision d'ensemble. Une minorité bien informée est nécessairement composée des composantes sociales les mieux informées du monde et de la société. Un auteur compare la Chine et les USA, il constate que l'élite chinoise est amplement composée d'ingénieurs, celle américaine de juristes.

On peut dire, pour ce qui nous concerne, que la djemaa que l'on disait morte, incapable d'organiser la société moderne, avait été transmuée en concept politique de direction collective, et avait quitté la société pour se réfugier dans une élite politico-militaire. Il n'y avait pas d'alternative à une telle issue. Le problème c'est que cela s'opéra à l'insu du politique. Le politico-militaire ne se pensa dans ce concept et le récusa comme celui de la formation sociale de base. La composition de cette direction collective s'imposa d'elle-même dans le feu de l'action immédiate. La direction collégiale finit par se dénaturer faute de s'être pensée dans ce concept, d'en avoir formulé la bonne implémentation et son essaimage progressif dans les nouveaux milieux. Car il va sans dire qu'une telle implémentation ne pouvait s'effectuer qu'en confrontation avec les circonstances objectives. Restaient aux conditions subjectives d'en développer la formule.

Il faut le répéter, on ne peut se projeter sans vision stratégique de long terme qui partant d'un état présent, produit du passé, vise un état futur. Sans axiomes de base fermes et de longue portée, on ne peut être que ballotés par les circonstances. La djemaa comme institution sociale fondamentale ne peut revivre que si elle est réinventée comme noyau d'un système institutionnel contemporain. Pour l'heure, certains axiomes qui datent de la première période de l'indépendance, ceux d'une industrialisation déboutée, continuent d'opérer bien qu'on les ait oubliés, enfouis dans un certain flou, parce que d'autres n'ont pas pu les compléter et les affiner.

Le problème n'est pas dans la complexité de la construction de la société que peuvent impliquer les conditions technologiques, mais dans la confiance de la société en elle-même qui transpire dans cette construction et dans la minorité dirigeante. Confiance qui tient dans la qualité et la pertinence de l'information qui sera produite et aura circulé au sein de la société. Aussi ce qui doit départager les sociétés, c'est le degré de confiance de la population que rendent possible ses institutions et non le régime politique pris séparément des autres institutions sociales. Démocratie et défiance peuvent coexister. Le degré de confiance s'objective dans la performance globale de la société.

Après la chute de l'Union soviétique, l'hégémonie culturelle occidentale se croyait complète. On se mit alors à penser et à laisser croire que la démocratie occidentale, l'économie de marché serait l'avenir du monde. Les élites postcoloniales socialisantes se mirent à l'école libérale, jusqu'à ce que le succès de certains régimes autoritaires vienne contester l'autorité des régimes démocratiques. C'est que les rapports entre autorité et pouvoir ne sont pas simples ou d'un seul type. On a coutume d'associer le premier terme au symbolique et le second au physique. En vérité cette dichotomie entre le symbolique et le physique n'est pas universelle. Leur séparation est une production culturelle, celle de la culture occidentale est dichotomique. On peut se représenter un rapport plus général, comme rapport de substitution et de complémentarité dans une unité dialectique. Quand ils se substituent pour se compléter, ils progressent.

L'émergence de nations performantes sous régime autoritaire mettait fin au mythe de la fin de l'histoire. Dans une opposition des régimes démocratiques et des régimes autoritaires, l'histoire se répétait, mais pas à l'identique. C'est dans la répétition que naît la différence et c'est dans la différence que se répète l'histoire. Les Chinois ont imité les Soviétiques puis les Américains, non pas pour devenir soviétiques puis Américains, mais pour exister en tant que Chinois. De la répétition naîtra la différence, parce que dans la répétition, les Chinois auront actualisé un fond chinois. On ne peut plus associer régime autoritaire et défiance sociale, non plus régime démocratique et confiance sociale. Les régimes démocratiques sont autoritaires du fait que la Science a déclassé le sens commun, s'est substituée au politique. Tant que l'autoritarisme de la Science était bienfaisant, tant qu'elle tenait ses promesses de progrès social, son autorité et celle du politique n'étaient pas contestées, mais dès lors que la pratique scientifique ne devenait plus alignée avec les intérêts sociaux, dès lors que progrès scientifique ne signifiait plus progrès social, la défiance entre le système politique et la société s'installa. Le politique n'étant plus soutenu par la Science asservie par la finance.

Quand on fait la différence entre régime démocratique et régime autoritaire la confiance sociale est oubliée, on écarte la question de savoir dans quel régime la confiance est-elle la mieux partagée ? Et que compte le seul régime politique pour la confiance sociale. La démocratie en protégeant les droits individuels contre les pouvoirs sociaux, d'État et autres, avait précisément pour objectif de produire une telle confiance sociale. On peut se demander aujourd'hui si c'est toujours le cas. On peut se demander si des régimes dits autoritaires ne peuvent pas produire une telle confiance. Car en fait, le but de tout régime politique, de toutes institutions, est de produire cette confiance sociale. De l'inopérabilité de cette opposition régime politique démocratique et régime politique autoritaire, il faut tirer la conclusion que tout système institutionnel, quel que soit la dénomination ou la représentation formelle, a pour but de produire de la confiance sociale. Le système institutionnel est produit par et dans les rapports sociaux, par lequel ils produisent de l'autorité et du pouvoir, de la confiance ou de la défiance sociale. Et ne pouvant réduire les rapports humains à un seul type de rapports sociaux, on ne peut réduire la diversité des systèmes institutionnels à un seul système. On jugera un système institutionnel par son aptitude à produire de la confiance sociale, autrement dit de l'autorité et du pouvoir, sans le séparer des conditions sociales qui l'ont rendu possible et dans lesquelles il opère. La démocratie est née de situations révolutionnaires européennes, la démocratie européenne ne sera pas nécessairement révolutionnaire dans d'autres contextes sociaux ayant besoin de révolution. On ne peut pas imiter un système institutionnel sans se référer à ses conditions sociales de production. La société peut se retrouver en dehors de ce système.

Dans un monde dominé par des rapports d'asymétrie et de domination, on ne peut demander à toutes les sociétés d'être également ouvertes. Les démocraties sont des sociétés ouvertes, les régimes autoritaires sont ceux de sociétés fermées. C'est ce monde que dominent certaines puissances qui fait que les sociétés dominantes peuvent rester ouvertes alors que les sociétés dominées doivent se fermer pour se protéger, qui produit la différence des régimes politiques, qui oppose régimes démocratiques et régimes autoritaires. Des régimes autoritaires bénéficient de la confiance sociale parce qu'ils permettent à leur société d'élever son rang. Ils réussissent à améliorer les droits sociaux et économiques sans avoir promu les droits individuels et politiques. Des régimes démocratiques qui avaient la confiance de leurs populations la perdent parce que les droits individuels ne sont plus compatibles avec les droits économiques et sociaux. Il est préférable d'opposer sociétés ouvertes et sociétés fermées plutôt que régimes démocratiques et régimes autoritaires. Toute société fait preuve d'une certaine ouverture et d'une certaine fermeture, son ouverture dépend de sa fermeture et inversement. Il y a celles qui progressent dans l'ouverture grâce à une certaine fermeture et d'autres qui progressent dans la fermeture du fait d'une certaine ouverture. Les sociétés s'ouvrent en développant leurs interdépendances mondiales desquelles elles profitent, elles se ferment et réduisent leur dépendance au monde pour ne pas en souffrir. La Chine s'est ouverte dans une certaine mesure et s'est fermée dans une autre, elle a phagocyté les entreprises occidentales et a transformé sa dépendance au monde en dépendance du monde à son égard.

L'hégémonie culturelle américaine étant battue en brèche, quel exemple les riches des sociétés postcoloniales peuvent-ils offrir à leur société ? Le vice ne se transforme plus en vertu, l'enrichissement individuel ne conduit plus automatiquement à l'enrichissement collectif. Le vice en réalité n'a pas été transformé en vertu par l'alchimie du marché, le marché a déporté le vice de l'intérieur de la société vers son extérieur. Le vice colonial a en vérité cultivé la vertu économique et démocratique, le colonialisme a entretenu la démocratie.

Les sociétés sont par nature hiérarchiques. Les hiérarchies sont des constructions sociales à condition de renoncer à la dichotomie société nature. Elles ne sont pas indépendantes de la nature, le fruit de la seule volonté sociale. Elles existent ne serait-ce que par la différence d'âges, de forces et d'expériences. La compétition et ses règles établissent une hiérarchie à laquelle participent des autres qu'humains. La vie comme compétition se démultiplie en différenciant les champs de ses compétitions et ses hiérarchies. La fonction première des hiérarchies est de pacifier la compétition sociale, « la lutte des places » sociales, en l'ordonnant. Elles deviennent domination dès lors qu'elles combattent la compétition et cessent de la pacifier et de l'ordonner.

L'égalité des chances ou égalité devant la loi est légitimation d'une hiérarchie des conditions. L'égalité des chances de la démocratie et de l'État de droit occidentaux légitime la société inégalitaire de classes. La préférence pour l'égalité juridique et politique n'est pas contradictoire avec la préférence pour l'inégalité sociale et économique, elle relève de deux plans différents, mais se suppose mutuellement, se complètent. On peut confondre égalité et justice du point de vue de l'État de droit, mais pas inégalité et injustice, inégalité et discrimination. On ne peut penser l'égalité qu'en référence à l'inégalité. La différenciation de la société produit l'inégalité. L'égalité est la condition de l'identité, en ce sens, tous les humains sont égaux, mais ils sont aussi différents, ils vivent des expériences différentes, leur être-au-monde est différent, ils sont dans le monde différemment. Les humains dans leurs similitudes se substituent les uns aux autres, ils se complètent dans leurs différences. Et c'est parce qu'ils sont semblables et différents qu'ils peuvent se compléter. En cessant d'être différents, ils n'ont plus raison de se compléter. Si ce que possède l'un est possédé par l'autre, ils se séparent. Et si ce que possède l'un doit être possédé par l'autre, mais ne le peut pas, ils deviennent rivaux. Le mythe de l'égalité dans un jeu à somme nulle ou négative alimente la rivalité mimétique. Homme et femme sont semblables et différents. Ils peuvent se substituer l'un à l'autre de par leur similitude, ils peuvent se compléter de par leur différence. Dans un jeu à somme nulle ou négative, parce que la femme peut se substituer à l'homme, elle devient son rival. Apparait alors une rivalité mimétique (René Girard), ils se disputent le même désir.

Égalité et hiérarchie ne s'opposent donc pas tout simplement. Une hiérarchie est légitime, incontestable, si tous ont eu la chance de pouvoir occuper son sommet (égalité des chances dans la société de classes) ou plus simplement, bénéficient de ses bienfaits et sont protégés de ses méfaits[4]. Mais fondamentalement, il y a société des égaux parce que de par un processus d'indifférenciation, chacun a le sentiment d'être semblable à l'autre, qu'il peut se mettre à la place de l'autre, accepte sa place et la place de l'autre. Le processus d'indifférenciation unifie. Le mythe de l'égalité incarne le processus d'indifférenciation qui s'efforce de contenir le processus de différenciation. Le processus de différenciation différencie les positions sociales, fait les individus différents, inégaux en pouvoir et en autorité, il hiérarchise. Si le processus de différenciation ne rompt pas le processus d'indifférenciation, ne sépare pas radicalement les individus, chacun a le sentiment d'appartenir à un tout dans lequel il est respecté.

La différenciation sociale conduit à la différenciation du pouvoir. Avec le capital mobilier, le pouvoir de l'argent se sépare de la propriété de la terre et du pouvoir guerrier. Ce n'est plus la propriété de la terre qui fait le pouvoir, le féodal qui représente le pouvoir. Le pouvoir se différencie alors en pouvoir du savoir, de l'avoir et du guerrier. Le pouvoir du savoir antérieur au pouvoir de l'argent se séparant alors du pouvoir militaire pour s'associer au pouvoir de l'argent. Le savoir de religieux dans sa dominance devient scientifique. Les trois pouvoirs se différencient, mais ne se dissocient pas, ils se réajustent et se hiérarchisent. Le socialisme donne la prééminence au savoir (composante du travail), le capitalisme au pouvoir de l'argent.

En guise de conclusion.

La compétition produit la hiérarchie, elle produit aussi des monopoles. La compétition ne va pas sans monopolisation. Les compétiteurs ont une propension à se soustraire à la compétition, à dominer la compétition. Pour diriger la compétition, les hiérarchies qui en sont issues s'efforcent de la contrôler. Les sociétés sont plus ou moins ouvertes ou fermées à la compétition. C'est de leur capacité à supporter la compétition mondiale, de leur manière d'entrer en compétition mondiale que dépendent leur ouverture et leur fermeture. Les régimes autoritaires sont les régimes de sociétés fermées, elles peuvent pratiquer une certaine ouverture, une ouverture contrôlée. Les sociétés ne sont donc pas de nature démocratique ou autocratique. Dans le système d'interdépendances mondiales, leur compétition a un caractère fermé ou ouvert selon que ces sociétés tirent désavantage ou avantage du système. Dans les sociétés fermées, les riches et les puissants se protègent de la compétition mondiale dans laquelle ils ne peuvent entrer, ils administrent la compétition à l'aide de monopoles qui l'inhibent. Dans les régimes autoritaires qui font place à la compétition mondiale et en triomphent, les monopoles garantissent la montée en compétitivité de leur société. Ils veillent à rendre possible une puissante compétition interne qui produira les hiérarchies en mesure d'entrer en compétition avec les hiérarchies mondiales. L'ouverture et la fermeture des sociétés à la compétition mondiale a pour enjeu la production et reproduction des hiérarchies sociales. On distinguera les régimes autoritaires selon que leur société est animée par une propension à l'ouverture de celles qui ont une propension à la fermeture. Les régimes autoritaires des sociétés fermées au contraire des régimes autoritaires des sociétés ouvertes souffrent d'une indifférenciation sociale qui ne fait pas de place à la différenciation sociale exigée par la compétition mondiale. Ce sont des sociétés qui ont peur de la différenciation sociale parce qu'elles n'ont pas une vision claire de leur système social. Les sociétés sont dites autoritaires par l'Occident, parce qu'elles refusent le système social occidental basé sur la propriété exclusive, les libertés individuelles et la libre compétition, la suprématie de l'avoir sur le savoir, de la hiérarchie capitaliste (le capital financier) sur les autres hiérarchies. On peut dire un régime autoritaire dictatorial par qu'il soumet strictement l'ensemble des hiérarchies à une seule hiérarchie sociale et en empêche le développement. On dira un régime autoritaire parce qu'il soumet les libertés individuelles aux libertés collectives. On dira un régime autoritaire performant lorsque les libertés individuelles au lieu d'être réprimées soutiendront le développement des libertés collectives. On distinguera régime autoritaire performant ou défaillant selon le rapport des libertés individuelles et des libertés collectives. Les libertés individuelles travaillant ou pas les libertés collectives et inversement.

Le système social appartient à l'histoire de longue durée. Le système social algérien a une autre histoire que celle des systèmes sociaux de l'Occident ou de l'est-asiatique. Il doit se construire autour de la djemaa dont l'essence est la sagesse sociale. La différenciation sociale, le développement des hiérarchies, n'y seront pas soumis à une hiérarchie particulière. L'avoir ne différenciera pas ses membres, le savoir non plus. Le consensus y est sa règle. Le régime parlementaire occidental donne la majorité politique aux non-possédants pour équilibrer le rapport de pouvoir des possédants dans un système dominé par les libertés individuelles. Économie et politique, intérêt particulier et intérêt collectif, sont disjoints, ce qui n'est pas le cas dans un système consensuel. La djemaa est scalable. Elle doit se réaliser à différentes échelles. Le parti unique avait été l'occasion d'une scalabilité de la djemaa. Mais à la sortie de l'indépendance, le socialisme scientifique et le modernisme si prégnants nous en ont éloignés. Sans un retour à notre système social historique, on ne pourra pas éviter la fuite des capitaux et la croissance des inégalités.

La Chine après avoir imité les États-Unis va-t-elle entrer en rivalité mimétique avec eux ou après les avoir imités va-t-elle innover et échapper à la rivalité mimétique ? Il semble que la Chine semble éviter la confrontation tout en s'y préparant. Alors que l'Occident a tendance à se focaliser sur la Chine, sur la rivalité systémique, la Chine vise à transformer le monde pour inverser le rapport de domination occidental. Certains rappellent la stratégie de Mao-Tse Toung d'encerclement des villes par les campagnes. La puissance militaire occidentale ne pourra que s'épuiser alors que la compétitivité chinoise s'en trouvera aguerrie.

Nous réinventer pour retrouver notre système social, la confiance en nous-mêmes et passer d'une société fermée à une société ouverte. La question démocratique se trouve dans le rapport dialogique des libertés individuelles et des libertés collectives et non dans un régime politique que d'autres ont décidé de dire démocratique ou autoritaire.

Notes

1- Xiaohuan Lan. How China Works. An introduction to China's led-state economic development. Palgrave-Macmillan. 2025

2- Mao Zedong : Sur les dix grands rapports – 1956.

3- Rana FOROOHAR. Homecoming, the past of prosperity in a post-global World.

4- Le principe de différence de John Rawls dans sa théorie de la justice affirme que les inégalités économiques et sociales ne sont justifiées que si elles améliorent la situation des membres les plus défavorisés de la société.