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NOS «ANCIENS» !

par Belkacem Ahcene-Djaballah

Livres

Saint Augustin, fils de Numidie. Une histoire d'Amour et de Grâce. Roman (et récit) de Lylia Nezar. Editions Hibr, Alger 2026, 208 pages, 1000 dinars



Décidément, Saint Augustin a le vent en poupe. Voilà donc un autre ouvrage à lui consacré. Mais, cette fois-ci en une forme littéraire assez originale. Certainement -et, c'est réussi- pour capter l'attention (le sujet paraissant, au premier abord, assez difficile à traiter, pour ne pas dire peu ou pas attractif) d'un lectorat (algérien) peu habitué au traitement public et romancé de thèmes liés à la religion.

On a donc deux styles d'écriture : la vie d'Augustin, romancée, et la vie... de l'auteure ( ?). Comme si la vie perturbée d'Augustin, encore jeune homme à la recherche de la Vérité avait quelque part, des ressemblances avec celle de la narratrice, à la recherche de son équilibre identitaire et personnel.

Donc, pour parler de saint Augustin, l'auteure le raconte à travers le prisme de celle qui a partagé quinze années de sa vie avec ce dernier. Cette femme existe-t-elle réellement ou bien est-elle le produit de l'imagination de Lylia Nezar ? Quand on revisite l'abondante bibliographie dédiée à saint Augustin, on ne lui trouve nulle trace. Il n'y a que saint Augustin lui-même qui l'a effleuré de façon laconique, dans son œuvre. Lylia Nezar précise : « Nulle mention de sa vie, nulle référence de cette relation dans les biographies. Augustin lui-même ne lui accorde que quelques lignes, dans une œuvre pourtant colossale ». Et de rappeler ce passage du livre de saint Augustin Les Confessions : « J'avais souffert que l'on éloignât de moi cette femme que j'entretenais (note : concubine devenue mère d'un enfant) parce qu'elle était un obstacle à mon mariage. Mais je n'avais pu l'arracher à mon cœur où elle était si fortement attachée, sans le déchirer ; et cette plaie saignait encore ». À partir de là, Lylia Nezar « fabrique » son personnage principal en lui créant une identité, un nom et un itinéraire: c'est une histoire d'amours croisées entre le passé et le présent.

Parallèlement, le lecteur découvre Inès, une archéologue lyonnaise spécialiste de la Numidie. Cette dernière obtient avec ses collègues l'autorisation de partir travailler avec une équipe algérienne sur une trouvaille rare sur le site d'Hippone, ancien fief de saint Augustin. Arrivés sur les lieux, ils découvrent une jarre scellée qui contient des « épîtres », des lettres datées de l'Antiquité tardive. L'équipe va s'atteler à les déchiffrer et par la même occasion faire une découverte exceptionnelle. On a donc deux récits s'entrecroisant, celui d'Inès et celui lointain de la compagne d'Augustin, appelée Elidon. Deux histoires d'amour.

Dans sa préface, Fred Wekesa, recteur de la basilique Saint-Augustin, rappelle une célèbre citation de saint Augustin : « Le monde est un livre, et ceux qui ne voyagent pas n'en lisent qu'une page. » Et d'entamer sa préface : « Cette pensée de saint Augustin, placée en exergue de ce récit, résonne comme une invitation à franchir les frontières du temps et de l'espace. Dans cet ouvrage, Lylia Nezar ne nous livre pas seulement une étude historique ou une biographie de plus sur le « Docteur de la Grâce », elle nous offre un pont vibrant entre deux mondes que seize siècles séparent ».

L'Auteure : Née à Annaba. Diplômée en sciences politiques de l'université Lyon III. Écrivaine et poétesse, passionnée de littérature, de sciences et de philosophie. Son premier livre parait en 2021. Il s'agit d'un recueil de poésie intitulé « Eva-Naissance ». Elle participe à un recueil collectif aux éditions «Chèvrefeuille étoilé», sous la direction de Monique Sérot- Chaïbi de l'ouvrage : Paroles pour une paix en terre de Palestine. Elle publie son premier roman aux éditions Hibr, en 2024. Il s'agit de « Matriochkas, les héritières ». Elle reçoit le Prix de la poésie francophone Léopold Sédar Senghor, à Milan (Italie) en 2025. Elle s'adonne durant la même année à l'écriture théâtrale avec le metteur en scène palestinien Rohi Ayadi : « De Lyon à Jérusalem Est », pièce présentée au public en novembre 2025. Elle est membre fondateur du festival de la fraternité (Lyon). Elle participe à l'anthologie des poétesses francophones contemporaines, sous la direction de Suzanne Dracius, édition Idem (France). « Saint Augustin, fils de Numidie. Une histoire d'amour et de grâce » est son deuxième roman.

Table des matières :Préface/ 41 chapitres/ Les Épîtres de la jarre d'Hippone (15)/ Annexe

Extraits : « (Hippo Regius) C'est un site exceptionnel et ce n'est pas la seule ville algérienne à être fascinante. Il y a ses voisines Calama, Thagaste, sans oublier l'antique Madaure qui a engendré tant de génies ! » (p 13), « Madaure est une ville illustre qui a vu briller beaucoup de penseurs d'Afrique » (p 40), « Augustin a été analysé sous toutes les coutures, ses Confessions ont révolutionné le monde et jusqu'à la psychanalyse » (p 49), « Il devrait y avoir un délit pour avoir saccagé le cœur de quelqu'un, la loi devrait punir celui qui quitte, qui abandonne, qui laisse l'autre en ruine. Le vandalisme est bien considéré comme un délit, destruction de biens d'autrui, alors qu'en est-il de la destruction d'une personne dans l'indifférence et l'impunité totales. Oui, la loi devrait punir toute personne qui démolit une autre, brise se rêves et anéantit sa vie » (p 84), « On ne peut pas être né à Annaba et ne pas être contaminé par Augustin, même notre plus grand lycée porte son nom » (p 94), « Cette mère est une lionne qui ne cède en rien, Monna sait avec certitude que son fils la rejoindra plus tôt ou tard. Là où se trouve la mère sera le fils » (p 99), « Les mères algériennes, aimantes et possessives... Elles sont toutes des Monique... en puissance » (p 170).

Avis - Roman ? Récit ? Vie personnelle. Vie d'Augustin. Des histoires d'amours croisés entre passé et présent. Une formule originale qui facilite la lecture... et, surtout, qui aide à comprendre le cheminement vers la Grâce. « Lylia Nezar signe ici une œuvre de réhabilitation d'un pays, d'une région mais aussi de la parole féminine, trop longtemps étouffée par les grands récits théologiques » (Père Fred Weseka).

Citations : « On ne change pas un pays de tout au tout, en lui changeant sa langue, son nom ou en le romanisant. Numides nous naissons, Numides nous vivons, Numides nous mourrons. C'en est ainsi que le monde est monde. Nous nous adaptons, mais contrairement à l'eau et au miel, nous ne nous mélangeons pas » (Monica citée, p 64), « La rhétorique, cette science de la parole et de l'argumentation qui travestit les réalités et qui offre la reconnaissance en fonction du talent du rhéteur, un jeu malin et captivant qui fascine les foules » (Augustin cité, p 75), « L'Olivier dit de Saint Augustin, lui, serait en fait largement antérieur à l'homme. Il daterait de 2 900 ans (p 88), « Le bonheur n'est jamais à « cause » de l'autre, il peut le partager, mais rarement le créer, c'est une graine qui existe au fond de chacun de nous et nous nous devons d'en prendre soin » (p 95), « Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l'avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l'esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'attention actuelle ; le présent de l'avenir, c'est mon attente » (Saint Augustin cité, p 167), « La sainteté n'est pas l'absence d'humanité, mais son accomplissement moral et intellectuel » (p 178), « Aime et fais ce que tu veux ; si tu te tais, tais-toi par amour ; si tu parles, parle avec amour ; si tu corriges, corrige par amour ; si tu pardonnes, pardonne par amour ; aies au fond du cœur les racines de l'amour ; de cette racine, il ne peut rien sortir que du bon » (Saint Augustin cité, p 186).



Les auteurs latins d'Afrique. Les Païens (La littérature latine d'Afrique). Étude historique de Paul Monceaux. Alger-Livres Editions, Alger 2016 (Lecen, Oudin & Cie, Paris 1894. Titre original : «Les Africains. Étude sur la littérature latine d'Afrique»). Texte présenté par l'éditeur. 950 dinars, 398 pages (fiche de lecture déjà publiée en janvier 2019).



Ils ont été bien souvent d'habiles lettrés ou d'ingénieux savants. Plusieurs d'entre eux sont partis par Rome (qui occupait une bonne partie du pays durant des siècles), où leur science et leur talent devaient trouver un théâtre plus retentissant. Beaucoup n'ont pas quitté la terre d'Afrique où ils se sentaient entourés de l'estime publique.

Eux, ce sont des dizaines et des dizaines de lettrés et certains ont encore leur nom inscrit au frontispice de la culture universelle... oubliés, hélas seulement par leurs descendants directs, nous... et, par la suite, en bonne partie récupérés par les Occidentaux sous couvert de latinité ou de chrétienté. Eux, ce sont les « Africains » du Nord (surtout l'Algérie et la Tunisie ), hommes de lettres, chroniqueurs, poètes, fabulistes, dramaturges, rhéteurs, médecins, tribuns, grammairiens, métriciens, naturalistes, juristes... Eux ce sont Apulée de Madaura, Augustin d'Hippone, Apollinaire (de Carthage), Fronton de Cirta, Tertullien, Arnobe, Alype, Antoninus Aquila, Cyprien, Lactance, Pactameius de Cirta, Commodieu, Térentien le Maure, Juba, Victorin et Servius, Priscien de Caesarea, Possidus, Aulu-Gelle, Felix, Friscien de Cirta, Dracontius, Dineontius, Manilius, Cornutus de Leptis, Florus, Némesien de Carthage... formant une « nation dans le domaine des lettres latines » Avec, bien sûr, le lot habituel des « charlatans de science ». Donc, une série d'écrivains - païens puis chrétiens, chacun défendant ses idées ou sa foi - considérables, maîtrisant le latin et /ou le grec mais parlant et pratiquant la même langue (un mélange de latin, de grec, de libyco-punique et de patois local ), certains ouvertement hostiles à l'occupant, d'autres politiquement ralliés et en apparence à demi gagnés, « mais, au fond, par un instinct de race, tous rebelles à l'action romaine, obstinés dans le souvenir de leurs vieilles traditions, de leurs coutumes, de leurs dieux, de leur langue, et d'ailleurs défendus dans leur farouche indépendance ou tout au moins préservés d'une absorption complète par la structure du sol natal ».

Certains sont partis et sont même devenus, à Rome même, des hommes d'autorité ou empereurs : Septime Sévère, le Maure Macrin, le Maure Emilianus, Mémor, Carusouis et ses fils Carinus et Numérien, Jumianus,...

L'Auteur : Né en 1859 et décédé en 1941.Historien, archéologue, philologue et latiniste, ancien professeur à l'Ecole supérieure des lettres d'Alger (1884) et au Collège de France (1907-1937), membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Extraits : « En Numidie et jusqu'aux environs de Carthage, la civilisation latine n'a jamais pu entamer bien des îlots de langue punique ou berbère » (25), « Cette Afrique indigène, là contenue par la force, ici ralliée en apparence, mais nulle part complètement assimilée, a toujours développé et menacé l'Afrique officielle qu'elle a fini par étouffer » (p 36), « Après trois mille ans de dominations étrangères, la race indigène subsiste encore dans tout l'Atlas, presque intacte, irréconciliable et toujours menaçante » (p 39), « À Carthage, comme dans tous les pays du monde, on rencontrait deux sortes d'étudiants : ceux qui étudient, et ceux qui regardent étudier. La seconde catégorie était naturellement la plus nombreuse » (p 63).

Avis - Un livre qui nous fait remonter le temps pour (re-)découvrir les vraies racines de notre peuple, avec la valeur et la gloire de ses intellectuels.

Citations : « Tous les Berbères ont en commun la passion de l'indépendance. Mais cette indépendance, ils n'ont jamais pu l'assurer tout à fait, parce qu'ils ne savent point sacrifier la petite patrie à la grande » (p 39), « Le sol africain est l'un des facteurs et non des moindres de la littérature africaine. Ici, pour comprendre l'homme de lettres, il faut regarder la nature » (p 47), « On aime à médire de ce qu'on sait mal » (p 52), « L'homme est déjà dans l'enfant, et la pauvre nature humaine n'attend pas que la barbe pousse pour revendiquer ses droits » (p 57), « La physionomie du lettré d'Afrique. C'est un Janus à double face : d'une part, le profil net, expressif, résolu de l'Européen ; de l'autre, la mine ondoyante et rêveuse de l'Oriental » (p 86), « En aucun pays, la langue d'un peuple conquérant ne se fait accepter et ne se répand sans beaucoup de concessions au parler traditionnel des peuples conquis » (p 93).