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Débat :
Territoires en attente: Pour une véritable coproduction du développement
par Boudina Rachid* Penser que toute
intervention économique locale produit mécaniquement du développement
territorial constitue une simplification excessive.
Cette idée, largement répandue, repose sur une confusion entre l'action publique et ses effets, sans que ceux-ci ne soient réellement évalués. Or, le lien entre interventionnisme local-aménagement de zones d'activités, aides financières, facilités fiscales-et croissance économique est loin d'être automatique. Le développement d'un territoire dépend d'un ensemble de facteurs plus complexes : niveau d'investissement, qualité du capital humain, structures sociales et institutionnelles, mais aussi caractéristiques culturelles et organisationnelles. Autrement dit, un territoire ne se décrète pas; il se construit. De l'intervention locale à la logique territoriale Si les limites de l'interventionnisme économique local apparaissent aujourd'hui clairement, elles traduisent une difficulté plus profonde : celle de penser l'action des collectivités en dehors d'une vision globale du territoire. Ce n'est donc pas tant l'intensité de l'intervention publique locale qui est en cause que son inscription dans une architecture d'ensemble, où chaque niveau d'action- national et local-trouve sa cohérence. C'est dans cette perspective qu'il convient d'introduire une distinction fondamentale : celle entre aménagement du territoire et développement local. Aménagement du territoire et développement local : une complémentarité structurante L'aménagement du territoire relève d'une logique descendante, historiquement portée par l'État. Il vise à organiser l'espace national, à corriger les déséquilibres régionaux et à répartir de manière harmonieuse les populations, les activités et les infrastructures. En Algérie, cette vision est incarnée par le Schéma National d'Aménagement du Territoire (SNAT) à l'horizon 2030, qui constitue le cadre stratégique de référence. Il propose une lecture prospective du territoire, fondée sur la recherche d'un équilibre entre développement économique, cohésion sociale et durabilité environnementale. Il introduit notamment une hiérarchisation des espaces - littoral, Hauts Plateaux, Sud - et une volonté de rééquilibrage des dynamiques démographiques et économiques. À l'inverse, le développement local relève d'une logique ascendante (bottom-up). Il mobilise les collectivités locales, les entreprises et la société civile pour valoriser les ressources spécifiques du territoire, dynamiser l'économie et renforcer la cohésion sociale. L'un organise l'espace, l'autre l'anime. L'un crée les conditions, l'autre les concrétise. C'est dans cette articulation que réside l'efficacité de l'action publique. Le rôle stratégique des communes et des wilayas Dans ce schéma, les communes et les wilayas occupent une position charnière. Elles sont les interfaces entre la vision nationale et la réalité locale.Leur rôle ne consiste pas à concurrencer l'État, mais à : -traduire les orientations nationales en projets territoriaux concrets ; -identifier et valoriser les ressources locales ; -construire un environnement favorable aux entreprises ; -assurer la cohésion sociale et territoriale. Le développement territorial repose ici sur la capacité à transformer des ressources souvent latentes en avantages économiques durables, en distinguant notamment entre ressources génériques et ressources spécifiques, ces dernières constituant le véritable socle des stratégies différenciées. Des retombées locales à relativiser Deux arguments sont généralement avancés pour justifier l'intervention économique locale : les recettes fiscales et la création d'emplois. Or, ces effets doivent être nuancés. Les exonérations fiscales, fréquentes lors des premières années d'implantation, limitent les recettes immédiates. La mortalité des entreprises accroît les risques financiers, notamment si demain nos collectivités s'engageaient dans des dispositifs de garantie. Par ailleurs, les emplois créés ne vont pas bénéficier nécessairement aux habitants locaux. L'allongement des mobilités domicile-travail et la dissociation croissante entre lieux de résidence et lieux d'emploi contribuent à une redistribution spatiale des avantages, parfois au détriment de certaines communes. Il en résulte une géographie fragmentée, faite de territoires attractifs et de territoires en retrait. Du cadre territorial aux instruments d'action La complémentarité entre aménagement du territoire et développement local ne prend sens que si elle se traduit dans des instruments d'action adaptés.Les collectivités locales disposent de deux types d'outils : -les aides directes : subventions, primes, bonifications d'intérêt, avances ; -les aides indirectes : foncier, infrastructures, simplification administrative, accompagnement, formation. Les aides indirectes apparaissent les plus structurantes, car elles agissent durablement sur l'environnement économique. Cependant, en l'absence d'un cadre juridique clair, ces interventions peuvent générer des effets pervers : concurrence entre territoires, dispersion des ressources, inefficacité des dispositifs. Une gouvernance territoriale à repenser L'efficacité de l'action économique locale dépend avant tout de la qualité de la gouvernance. Cela suppose : -une meilleure articulation entre l'État et les collectivités; -une clarification des compétences ; -un renforcement de l'ingénierie territoriale ; -une coordination entre communes et wilayas ; -une implication effective des acteurs économiques. Ainsi donc, les collectivités locales doivent évoluer d'une logique administrative vers une logique de développement, fondée sur la connaissance fine du territoire et la capacité à structurer des projets. L'environnement: une dimension stratégique du développement Le développement territorial ne peut plus ignorer les contraintes environnementales. L'eau, l'air, les déchets et les ressources naturelles constituent désormais des variables centrales de l'activité économique. A ce titre, les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer dans : -l'accompagnement des entreprises vers des technologies propres ; -la sensibilisation aux enjeux environnementaux ; -le soutien aux éco-industries; -la conciliation entre développement économique et préservation des ressources. La contrainte environnementale peut ainsi devenir un levier de compétitivité et d'innovation. Conclusion Le développement territorial ne peut résulter ni d'un interventionnisme local isolé, ni d'une planification centralisée déconnectée du terrain. Il naît de leur articulation. L'État structure, oriente et équilibre. Les territoires activent, adaptent et concrétisent. Mais cette complémentarité reste encore inachevée. Elle appelle une meilleure cohérence des politiques publiques, une clarification du cadre d'intervention des collectivités et une valorisation plus affirmée des ressources territoriales. Le développement local ne se décrète pas ; il se construit. Et cette construction relève d'une œuvre commune, où chaque niveau de gouvernance contribue, à sa place, à un objectif partagé : améliorer durablement les conditions de vie des citoyens et renforcer l'unité du territoire national. C'est à cette condition que l'action économique des communes et des wilayas pourra pleinement s'inscrire dans une dynamique de développement national cohérente, équilibrée et durable. *Ex chef de division à la wilaya de Jijel |
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